De grâce, la loi plutôt qu’une grâce !

Fin mai, le Président de la République accordait la première grâce de son mandat. Celle qui en bénéficiait est une femme de 73 ans, ancienne prostituée qui avait été condamnée à perpétuité en 1988  pour le meurtre d’un de ses clients. Elle est actuellement hospitalisée, et ce depuis de nombreuses années, à l’hôpital de Rennes car elle souffre d’une pathologie psychiatrique grave.

Les médias se sont fait le relais de cette décision prise « pour raisons humanitaires » et « pour redonner du sens à la peine prononcée » selon les mots de l’Elysée. Les articles de presse, que ce soit celui des Echos, du JDD ou du Monde témoignent de la méconnaissance qui entoure les soins psychiatriques aux personnes détenues et posent le problème de façon erronée.

En effet cette femme, contrairement à ce qui a été écrit ne purge pas sa peine à l’hôpital. Rappelons l’évidence, un hôpital est un lieu de soins, dont l’objectif est l’amélioration de la santé du patient afin de permettre sa sortie et son retour à une vie. On n’y retient pas les personnes au titre de sanction. Si cette femme est hospitalisée depuis si longtemps, c’est probablement parce que sa pathologie est aggravée par la détention et que même stabilisée par une prise en charge appropriée, elle ne peut retourner en prison sans que cela n’entraîne une nouvelle décompensation de son état qui conduirait à sa réhospitalisation. De nombreux patients présentent une telle incompatibilité avec la détention et font ainsi de continuels aller-retours entre l’hôpital et la prison. De telles situations ont déjà été condamnées par la Cour européenne des droits de l’Homme (arrêt G contre France du 23/02/2012 notamment). Comment forger un projet de soins pour ces patients dont le seul horizon lorsqu’ils vont mieux est le retour en prison,  dont on sait qu’il sera aussi éphémère que délétère ?

Cette femme a semble-t-il pu bénéficier d’une meilleure continuité des soins avec cette hospitalisation prolongée mais son statut de détenue empêche toute possibilité de sortie, même accompagnée, de l’unité où elle se trouve et ce depuis trente ans. Voilà qui a ému, à juste titre son avocate et a été le moteur de cette demande de grâce. Voilà qui heurte également les principes du soin : en attribuant au personnel soignant une fonction de surveillance  au risque d’entraîner une confusion des rôles préjudiciable à l’alliance thérapeutique, et en s’opposant à l’objectif d’autonomisation  et d’accompagnement vers la cité du patient.

La grâce était-elle la seule alternative ? La suspension de peine pour raison médicale est pourtant prévue dans la loi. (article 720-1-1 du code de procédure pénale) Or aucune demande motivée par une pathologie psychiatrique n’a, à ma connaissance, jamais aboutie. Il faut dire que la loi exclut toutes les personnes hospitalisées en soins sans consentement.

Si tel était le cas pour cette dame, il aurait été judicieux de se questionner sur la pertinence de cette exclusion,  qui concerne de fait les personnes les plus malades et pour lesquelles la compatibilité avec la détention pose le plus de problèmes. Si cette dame était hospitalisée avec son accord, alors rien ne s’opposait dans les textes à sa suspension de peine. C’eut été un signe fort qu’elle  puisse bénéficier de soins corrects en s’inscrivant dans une procédure de droit commun, accessible à tous ceux qui en relèvent plutôt que d’en faire une décision exceptionnelle, relevant de la mansuétude d’un homme, fut-il président de la République.

Exclues parmi les exclues – La situation des femmes en prison

En avril dernier, j’ai fait une petite infidélité au blog pour  écrire sur Let’s Look After, https://letslookaftersite.wordpress.com/ une jeune revue féministe numérique, d’où mon silence prolongé. J’y ai parlé de la condition des femmes détenues. Un sociologue aurait sûrement mieux étudié la chose, je vous conseille d’ailleurs les passionnants travaux de Natacha Chetcuti-Osorovitz,  mais derrière mon bureau, des patientes me racontent souvent des bribes de leur détention et m’ont fait beaucoup réfléchir sur la question du genre en prison.
Les femmes représentent 3.5% des personnes détenues en France. Parce qu’elles sont en extrême minorité, elles se retrouvent exclues parmi les exclus. Car le système carcéral refuse la mixité.

Voulant protéger les femmes détenues des assauts de prisonniers forcément en proie à des pulsions d’autant plus irrépressibles que les rapports sexuels au parloir avec leurs compagnes sont interdits, l’administration pénitentiaire les confine dans un quartier spécifique au sein des prisons mais les moyens ne sont pas là pour assurer une équité de traitement. Seuls 56 établissements pénitentiaires (sur 188) disposent de tels quartiers, allant de 5 places comme à Saintes en Charente-Maritime à  237 comme à Fleury-Merogis. Il est donc probable que la femme détenue se retrouve loin de chez elle, loin de ses enfants qu’elle ne pourra pas voir voir facilement, et loin de son compagnon, même s’il est probable qu’il ait déjà mis un terme à leur couple, contrairement aux épouses et petites amies de détenus, qui maintiennent beaucoup plus souvent et plus longtemps la relation. Ainsi, pour la femme incarcérée, le délitement des liens sociaux est rapide et l’horizon se limite très vite à la carcéralité.

Une rude carcéralité car, contrairement aux détenus hommes, elles n’ont pas droit à la période d’accueil et d’observation destinée à atténuer le choc de l’incarcération. Dans les petites maisons d’arrêt, elles peuvent se retrouver totalement seules si par hasard il n’y a pas d’autres femmes incarcérées au même moment qu’elles. Elles n’ont accès aux activités proposées (cours, sport, formations) que sur des créneaux horaires restreints. Elles bénéficient peu, comparativement aux hommes, de la semi-liberté, qui permet de travailler à l’extérieur en journée et de revenir le soir en détention.

Dans cet univers clos, coercitif et hiérarchisé, une conception patriarcale de la féminité continue de faire pression sur les femmes. Ainsi si il n’y a pas d’hommes ni parmi les détenus ni parmi les surveillants en contact direct avec les femmes incarcérées,  ils sont présents aux postes plus gradés. Ils sont donc amenés à prendre des décisions réglant la vie des détenues et parfois lourdes de conséquences : changement de co-cellulaire, mise au quartier disciplinaire…
Les difficultés liées à la surpopulation carcérale, le racket, y sont souvent souvent ramenés à de simples querelles « de filles ». Non que ces problèmes trouvent davantage leurs solutions dans les quartiers d’hommes, mais on en fait ici une interprétation différente, avec comme conséquences une attitude paternaliste et infantilisante envers les détenues.
Le règlement intérieur et les produits disponibles à la cantine (commandes hebdomadaires que les détenues passent pour améliorer l’ordinaire, payées avec l’argent envoyé par les familles ou gagné en travaillant en détention)  reproduisent à l’intérieur des murs le contrôle social sur l’apparence et la séduction féminine, avec toute l’ambivalence que l’on retrouve à l’extérieur. Ainsi, à côté d’une incitation à à « ne pas se laisser aller » et à « prendre soin de soi » à travers le sport ou des soins esthétiques qui peuvent être proposés à des femmes jugées narcissiquement fragiles, on trouve des règlements intérieurs interdisant shorts et débardeurs dans les espaces de circulation et prohibant le parfum. Les seuls sous-vêtements disponibles à la cantine sont des brassières de sport Décathlon. Est-ce à dire qu’on considère que le port d’un soutien-gorge un tant soit peu féminin n’a de sens qu’avec le regard d’un homme pour le voir ? L’administration pénitentiaire penserait-elle que trop d’apprêt signe forcément une tentative de séduction et donc de corruption de la part des Eves incarcérées envers les gradés ?
Enfin, il existe en prison parmi les détenues une forme d’ordre social, informel mais reconnu par toutes et tous, détenues, surveillantes et gradés, qui a tout à voir avec la représentation de la nature féminine. Il y a les caïds, celles qui, comme leurs homologues masculins avec qui elles partagent postures langage, se sont lancées de manière autonome et avec succès dans le trafic de stupéfiants. Leur comportement irrite et leur attitude provocatrice les amène souvent à un bras de fer avec l’administration pénitentiaire, qui se solde par des sanctions ou des peines supplémentaires.  La Justice pourtant peut se montrer plus indulgente qu’avec les trafiquants masculins, pourvu qu’elle puisse percevoir une fragilité ou une naïveté, le meilleur exemple étant celui de la jeune femme se laissant embarquer par son amour pour un dealer.
Il y a les femmes coupables d’homicides, bien souvent sur un compagnon violent au terme d’années de maltraitance, qui commencent parfois dans l’enfance et se poursuivent ensuite avec un homme, ou plusieurs dans une répétition de l’histoire traumatique. Leur parcours pénal va être marqué par une grande ambivalence : entre injonction à reconnaitre sa culpabilité, sous forme d’expressions de remords, d’acceptation pleine et entière de la durée de la peine et de paiement de parties civiles, et reconnaissance de soi-même en tant que victime,  statut en général jamais pensé et jamais entériné par la Justice faute de plainte, et pourtant indispensable à la reconstruction de soi. Cette ambivalence se retrouve dans les mesures d’aménagement de peine (libération conditionnelle, bracelet électronique) qui sont parfois refusées car le juge craint si le compagnon n’est pas décédé une vengeance ou la poursuite de la relation d’emprise. Il ordonne donc la poursuite de l’incarcération comme une « mesure de protection » pour la femme…
Il y a enfin, au bas de la hiérarchie sociale qui s’établit en prison, les femmes infanticides. L’infanticide garde une part d’incompréhensible contre laquelle toutes les remises en contexte et toutes les expertises psychologiques ne peuvent lutter. C’est le crime parmi les crimes. Parce qu’il semble en contradiction absolue avec le fameux instinct maternel, cet amour et ces soins que toute femme donnerait de façon innée à son bébé,  la femme coupable d’infanticide est jugée monstrueuse, contre-nature. Elles ne sont pas fréquentables et sont souvent rudoyées en cas de cohabitation forcée. Aussi taisent-elles ce qui les amènent en détention, cachent toute photo, tout souvenir et toutes larmes, de peur de se voir ostraciser, ce qui rend le travail de deuil difficile.

Ce rapide tour d’horizon de la situation des femmes incarcérées, à travers les observations que j’ai pu faire dans le cadre de mon exercice de la médecine en milieu pénitentiaire et les données de l’Observatoire international des prisons, montre bien que la prison a été construite par et pour des hommes, obéissant à une logique du nombre sur laquelle il serait également bon de se questionner, l’idéal de masculinité n’étant probablement pas étranger à la sur-représentativité des hommes parmi la population délinquante.  Néanmoins, il y a des femmes incarcérées et malgré que la politique pénale prévoit de construire encore davantage de prisons,  la question de l’amélioration de leur situation n’est jamais évoquée. Pourtant, la prison fait partie de la République et  dedans comme dehors, l’égalité est y un droit.

Sources :

Femmes détenues – Observatoire international des prisons https://oip.org/decrypter/thematiques/femmes-detenues/

 

Brigade cynophile cherche phobique

Tiens ! Ce matin, outre les familles en visite, il y a des visiteurs inhabituels dans le sas d’entrée : la brigade cynophile est là, composée de 3 gendarmes en uniforme et bien sûr d’un chien. Si d’aucuns le qualifieraient de beau en voyant son poil dense et brillant et ses yeux vifs, les seuls adjectifs qui me viennent à l’esprit sont plutôt : gros, énorme, monstrueux !

Et quand il s’élance sur un signal de son maître, malgré qu’il soit retenu par une laisse, je n’en mène pas large. Il se faufile entre nous, il s’approche et ma phobie s’emballe. Et si, après avoir serré tant de mains, j’avais sur les doigts des traces de cannabis que ce chien à la truffe supersonique pouvait détecter ? Et si ce fin limier s’excitait devant les senteurs du tupperware de poulet que j’ai amené pour mon déjeuner ? Et, en admettant que les chiens puissent interpréter, s’il prenait ma peur pour de la culpabilité ? Ca y est, il est à mes pieds, je transpire… et il passe.

Il entraine son maître vers un jeune homme maigre en doudoune et se met à aboyer furieusement. Le jeune homme est aussitôt pris à part par les gendarmes qui lui demandent ses papiers d’identité tandis que le chien, galvanisé par ce premier succès, recommence à flairer. Cette fois, c’est devant un vieux monsieur qu’il s’arrête et donne de la voix. Il ne se tient plus d’excitation quand il fourre sa truffe dans le grand sac plastique plein de vêtements que le monsieur amène au parloir. L’homme proteste dune voix faible, sa femme le soutient. On les sent gênés d’être ainsi sous les aboiements accusateurs et les regards, ces gens dont on sent qu’ils se fondent d’ordinaire dans le gris de leur quotidien. Mais l’oracle canin a parlé, son verdict est sans appel.

Peut-il se tromper ? Ce vieux monsieur est sans doute un père, a-t-il cédé à la pression de son fils, a-t-il pensé l’aider en lui amenant ce qu’il demandait avec tant d’insistance ? Ce ne sont pas des questions que le chien se pose, trop occupé qu’il est à savourer sa friandise, récompense de son travail…

Comment fait-on avec les faits ?

En créant ce blog j’avais pour ambition, entre autres, de donner un plus grand écho aux interrogations que l’on me fait et de prendre le temps de donner forme à mes réponses.

Alors cette question-là, je savais bien que j’allais devoir m’y coller un jour ou l’autre. Evidente dans le sens où elle vient d’emblée, elle n’est pourtant pas simple. Elle a été ma première appréhension avant même de mettre un pied en prison. J’avais accepté ce stage d’interne, très formateur sans nul doute et dont on m’avait dit beaucoup de bien, mais j’allais devoir entendre des histoires horribles, probablement pires que tout ce que mon imagination avait à me proposer. Je craignais de ressentir du dégout, de la répulsion, peut-être même de la peur, bref tout sentiment indigne d’un « bon » psychiatre et certainement néfaste à la thérapie.

Un de mes premiers entretiens me montra un autre danger. Je reçus une jeune patient qui s’effondra au bout de quelques minutes, son corps et ses larmes se répandant sur mon bureau, réduisant ainsi la distance entre nous et semblant appeler une contenance physique.  Comment ne pas se faire happer par ce déferlement de douleur ? Comment ne pas se laisser inonder par cette émotion qui bloque la pensée ? Ne pas se précipiter sur une réponse opératoire pour arrêter cela ?

Car la question de savoir comment vivre après, ils sont nombreux à se la poser et à me la poser. Elle est de celles qui taraude et ne laisse pas de répit. Certains  envisagent la mort comme une porte dérobée. D’autres se réfugient dans les toxiques. Comment avancer sans trahir ceux dont la vie s’est arrêtée ? Comment supporter le regard de l’autre quand on n’arrive pas à se regarder en face ? Alléger le poids de cette culpabilité quand elle permet aussi de garder une part d’humanité ? Ces question sont philosophiques mais elles ne sont ici pas abstraites, elles sont éprouvées et aucun discours construit à priori ne peut y répondre.

Je pense à un patient en particulier qui me convoque sans cesse sur ces interrogations.  Le défi est vain et je m’y refuse toujours, non pas que je crois qu’il n’y ait pas de réponse mais car j’ignore à ce stade quelles vont être les siennes. Sa réaction face à mon incomplétude est un bon indicateur de son état d’esprit : tantôt il parvient à dominer sa frustration par l’humour tantôt il raille avec agressivité mon inutilité. Je pense aussi à cette patiente qui se demandait comment elle allait pouvoir « tenir » suite à la perte de son frère, frère handicapé à qui elle avait donné la mort car il lui était insupportable qu’il soit placé en institution. Je lui fis remarquer qu’il s’était écoulé deux mois déjà depuis le décès et qu’il ne semblait pas nécessaire que son intelligence sache comment « tenir » pour qu’elle soit capable de le faire.

Mais comme je le pressentais, un frisson dans le dos, un début de nausée surgissent parfois à certaines paroles. Des éprouvés corporels qui doivent alerter, questionner, comme autant de signes à intégrer dans le tableau clinique.

Si l’empathie s’appuie sur ce qu’il y a d’irréductiblement semblable entre deux être humains, le malaise révèle ce qui les sépare. C’est dans ce que le patient dit des faits plutôt que des faits eux-même que se mesure la distance entre nos deux constructions psychiques: une crudité là où la pudeur nous fait parler de « drame » et d' »événement », une jouissance là où nous sommes pris d’horreur, une injustice là où nous voyons une agression, une toute-puissance là où nous posons nos limites. Ce sont ces aller-retours , ce jeu de miroir qui permettent à notre compréhension de la personne de se construire.

Aussi nos sentiments humains ne font pas de nous de mauvais psychiatres pourvu que nous en fassions quelque chose.

Ne pas sonner avant d’entrer

Comme chaque matin, le même dilemme me retarde devant la penderie : ces chaussures, sonneront, sonneront pas ? et cette ceinture ? les boutons de ce manteau ne sont-ils pas trop gros ?

C’est qu’il y a, avant de rentrer dans la prison, un défi incontournable : le contrôle de sécurité. Que vous veniez depuis deux jours ou depuis trois ans, il s’agit jour après jour de montrer patte blanche et de s’assurer que rien de délictueux ou de dangereux n’entre en détention.

Au moindre signal sonore en passant sous le portique, il faudra se délester de ses effets, les placer sur le tapis roulant afin qu’ils soient examinés par les rayons X et franchir à nouveau le portique, jusqu’à ce que le silence se fasse.

Strip-tease matinal chronophage et gênant lorsque les différents membres du personnel pénitentiaire ou les bénévoles intervenant en prison attendent derrière vous que vous trouviez l’objet responsable du tapage et vous voient en chaussettes dépareillées.

Lorsque je passe en dernier, c’est moi qui observe :  les familles venues pour les parloirs, cette jeune femme qui s’est faite séduisante pour son homme et brave le froid dans sa mini-jupe, ces enfants qui passent et repassent sous le portique, joueurs et innocents, au grand damne de leur mère, cet avocat qui vient rencontrer son client, contemple le carrelage boueux et hésite à enlever ses chaussures.

Ce rituel, je m’y suis habitué et j’ai appris à faire le tri dans ma garde-robe, même si le détecteur peut parfois se montrer capricieux, et sensible comme une vieille personne bourrée d’arthrose aux changements climatiques.

Mais quelque chose en moi se rebiffe contre cette idée de s’adapter et de ne pas faire de bruit.  Même si je ne suis ni en bleu, ni en blouse, je me refuse à adopter un uniforme pour aller en prison. Alors je les mets quand même, ces chaussures et cette ceinture trop bruyantes ! Aussi futile que cela paraisse, elles font partie de mes choix.  C’est mon petit acte de résistance contre la dépersonnalisation ambiante, ma protestation dérisoire contre la déshumanisation, qui finalement n’emmerde que moi et me met en retard chaque matin !

 

« Entrez libre », quand l’art entre dans la prison de Nantes

Un titre qui incite à franchir les portes du greffe de l’ancienne maison d’arrêt de Nantes pour y découvrir la transformation de ce lieu dont se sont emparés 9 artistes qui nous livrent leur interprétation du monde carcéral.

Les dernières visites affichent complet mais voici quelques photos pour vous faire une idée ! Les légendes ne sont que le fruit de mes interprétations mais tout l’intérêt de l’art réside dans ses multiples lectures…

Dans la cour d’entrée, des fresques murales montrent un monde post-apocalyptique en gris et noir.

 

Ce monde serait-il déjà le nôtre ? Depuis l’étage, on voit que la Tour Bretagne s’inscrit exactement dans le prolongement du dessin…

 

gjhkl
En entrant dans le bâtiment, la prison vous happe tel un monstre assoiffé de chair fraiche…

 

 

En haut de l’escalier principal, cet oeil qui voit tout et ces clés inaccessibles

 

La Force pour tenir autrui à distance… Qui est l’homme barbu ? Qui sont les dragons ?

 

Par transparence, ses surveillants sont vus et voient tout.

 

Par la fumée, accéder à un état de conscience modifié qui permet l’évasion. Mais est-ce si apaisant que cela ?

 

La plupart des oeuvres sont des fresques murales, à l’exception de cet oiseau en cage

 

La Justice prédictive, une justice augmentée ou diminuée ?

A l’heure du Big Data, la justice à son tour se voit proposer des applications qui, via la collecte et le traitement des données, viendraient aider à la décision.

J’ai appris dans des articles de presse que le Barreau de Lille et les Cours d’Appel de Rennes et Douai ont expérimenté un logiciel nommé « Predictice ». Il doit faciliter le travail des professionnels du droit en automatisant les tâches répétitives et traduire les jurisprudences en statistiques sur lesquelles peuvent se baser l’avocat pour évaluer les chances de réussite d’une affaire ou connaitre la fourchette d’indemnisation habituellement accordée. L’objectif est que le juriste puisse se concentrer sur sa valeur ajoutée : le conseil et l’inventivité. Aux Etats-Unis ce type d’outils s’est développé puisque des algorithmes sont utilisés pour déterminer si un prévenu doit être incarcéré avant son procès ou pour évaluer le risque de récidive. Lobjectif des tenants de la justice prédictive  est de maitriser l’aléa judiciaire et d’aider à rendre la justice plus scientifique et plus logique.

Cette idée qu’elle en serait ainsi « plus juste » n’est-elle pas un fantasme qui témoigne de notre frustration à ne pouvoir saisir avec certitude la Vérité, à ne savoir lire dans les coeurs ? Il y a toujours une part ontologique d’incertitude alors gagnerait-on à abdiquer notre « intime conviction » au profit d’un calculateur ? Doit-on délivrer juges et jurés de leurs doutes et de leurs angoisses grâce à un ordinateur dont on connaitrait (ou pas d’ailleurs) l’algorithme et la marge d’erreur ? Il semblerait que les juges soient effectivement tentés de se défausser, tant on voit se multiplier les avis d’experts, dont l’application prédictive serait l’aboutissement.

Je discute souvent avec mes patients de ce que suscite chez eux la procédure judiciaire et je me suis donc demandé quelles conséquences pourraient avoir l’utilisation de tels outils sur leur vécu de leur rencontre avec la Justice.

Comparaitre devant ses pairs et être jugé par eux signifie pour la personne jugée que quoi qu’elle fasse, elle fait toujours partie de la communauté humaine.  C’est donc lui rendre l’humanité que ses actes lui ont parfois ôté. C’est  lui permettre d’exprimer des sentiments, des émotions, parfois des regrets. C’est lui tendre un miroir qui peut permettre de commencer le travail de distanciation vis-à-vis de son acte.

La Justice  vient dire que nous croyons en  la liberté et  la responsabilité de l’Homme. Pour cela, cette liberté et cette responsabilité doivent exister des deux côtés de la barre. Pour condamner une personne, la Cour doit s’assurer que  la personne jugée avait la liberté de ne pas faire les actes pour lesquels elle comparait (si elle ne l’avait pas, parce qu’elle était malade mentale par exemple, elle est déclarée irresponsable et n’est pas jugée). Mais elle doit aussi pouvoir prendre le risque de penser qu’elle pourrait faire différemment à l’avenir, parce qu’elle a perçu la capacité  de l’individu à saisir une occasion donnée ou une main tendue. C’est tout cela que vient dire la Cour au prévenu lorsqu’elle rend son verdict et qu’il est important qu’il entende. L’algorithme lui croit en un déterminisme absolu, il ne s’intéresse pas à la singularité du sujet. Il calcule, il ne s’engage pas, il ne juge pas. Cette liberté et cette responsabilité doivent exister des deux côtés de la barre, le juge ne peut les attribuer au justiciable si il n’en bénéficie pas lui-même.

En guise de conclusion, demandons nous donc, si nous devions être jugés : préfèrerais-je répondre de mes actes devant une machine ou un être humain ? Un autre que moi-même mais aussi mon semblable, dans le regard duquel je mesure ce que j’ai fait, qui peut me condamner mais aussi me comprendre, me sanctionner mais aussi me pardonner…

 

 

Des mots sur les maux

Dans des enveloppes, fermés par un scotch ou simplement pliés en quatre, quelquefois balafrés du mot « urgent »… Sur les formulaires dédiés, du papier blanc ou à petits carreaux, parfois au dos de bons de cantine… Je les ouvre un par un et ils commencent tous de la même façon ces petits mots qui me parviennent chaque jour par courrier interne. En haut à gauche, le nom et prénom du patient suivi du numéro d’écrou. En dessous, le bâtiment et le numéro de la cellule où ils sont incarcérés tient lieu d’adresse.  Ensuite chacun s’exprime.

Moyen de communication anachronique et lent, imposé par le contexte pénitentiaire, ces missives s’avèrent pourtant du matériel clinique précieux. Au même titre que les consultations, elles sont un espace de confidence et d’intimité puisqu’il s’agit des seules lettres, avec celles destinées aux avocats, qui ne peuvent être lues par l’administration pénitentiaire. Le contenu autant que le style sont un reflet de la personnalité de leur auteur : ils nous révèlent ou nous confirment bien des choses !

Ainsi  Monsieur A me décrit avec une douloureuse lucidité le morcellement que sa psychose lui fait vivre. Sa plume est triste et courageuse : « bercé dans le néant »où « tout lui semble « insignifiant, insipide, illusoire, superflu et abstrait », il s’acharne pourtant à « mettre des mots plus précis sur ses maux ».   Monsieur N vient m’inquiéter avec ses phrases sibyllines et ses points de suspension savamment distribués. On perçoit la tension de Madame T à travers ses lettres capitales et ses bordées de points d’exclamation. Elle vient me confier ses consommations de produits, qu’elle ne « gère plus du tout ». Monsieur R m’écrit à peine une heure après avoir claqué la porte de mon bureau pour s’excuser platement de son impulsivité. Madame V fait preuve de son impatience habituelle et m’écrit trois courriers identiques, quoique de plus en plus courroucés, en trois jours. Madame M me demande un énième rendez-vous auquel son ambivalence l’empêchera de se rendre.

Je prends le temps de répondre. J’aime à considérer mes courriers comme un pied qui vient se coincer dans la porte de leur cellule,  la laissant entrebâillée. Ils matérialisent le fil de nos échanges,  comme les « yoyos » qui servent à échanger des objets d’un étage à un autre à travers les barreaux des fenêtres. J’écris parfois pour rappeler le cadre de soins, ainsi quand j’explique à Monsieur P que nous rediscuterons de son traitement mais que je ne peux augmenter la posologie de son somnifère qui est déjà à la dose maximale recommandée. J’accepte de décaler le rendez-vous de Monsieur R, qui a obtenu de travailler aux ateliers après plusieurs mois d’attente et ne veut surtout pas s’absenter, d’autant qu’il est payé à la pièce. J’espère que Monsieur B va comprendre mon message, il est géorgien et écrit dans un français si phonétique que je suis obligée de le lire à voix haute. Il termine ses missives par une formule de politesse maladroite et ampoulée.

C’est une constante : même lorsque l’orthographe et la grammaire sont massacrés, la conclusion est toujours soignée. Je lis dans ces dernières lignes la méconnaissance des usages épistolaires mais surtout la crainte de déplaire et l’attente suspendue. D’ailleurs la déférence masque parfois mal la rage de dépendre d’un autre. Connu ou inconnu, réel ou imaginaire, on écrit à et pour quelqu’un. C’est toujours une demande, ne serait-ce que celle d’être lu !

 

Don’t leave me now

Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’une jeune femme que  j’ai  rencontré il y a quelques mois.  Comme toute rencontre, celle-ci a un début et une fin. Et c’est précisement cette dernière qui nous intéresse. Mais commençons par le commencement…

D’emblée et sans filtre, elle me raconta son enfance carencée, son placement avec son frère dans une famille d’accueil et les maltraitances qu’ils y avaient subies de l’âge de 5 à 11 ans.  Elle avait ensuite été placée dans divers foyers et centres éducatifs. A l’âge de 16 ans, elle avait obtenu son émancipation et avait bénéficié jusqu’à ses 22 ans d’un appartement éducatif, une période de relative stabilité et sécurité. Elle avait été à plusieurs reprises hospitalisée pour des mises en danger ou des fléchissements thymiques pendant lesquels elle présentait des conduites anorexiques.

Elle avait pris appui sur des amis rencontrés dans sa cité, calquant sa conduite sur eux, apprenant et appliquant je cite, le « code de l’honneur », et les  « valeurs des anciens », toutes choses aujourd’hui en déliquescence selon elle. Elle s’était donnée pour mission de protéger les plus faibles au premier rang desquels son frère, atteint d’une maladie grave et handicapante. Elle l’avait encouragé à poursuivre les études qu’elle-même avait arrêtée et lui offrait fréquemment des cadeaux. Elle avait également installée son ancienne petite amie, de laquelle elle était séparée suite à un épisode de violence, dans un appartement, lui avait rempli son frigo et acheté « tout ce qu’il fallait », y compris les produits d’entretien pour ce logement.

Dans la prison, elle se décrivait occupant la même position, pouvant tout aussi bien racketter des détenues de leur traitement que régler des litiges et défendre les victimes de vols dont elle n’était pas responsable. Elle me faisait part de moments de tension interne qu’elle gérait par le sport ou les produits, sans permettre que je m’en mêle.

Un jour que je la recevais en signalement dans un de ces moments, je lui proposais un traitement médicamenteux, qu’elle refusa. Quelques jours plus tard, Marion, notre secétaire, m’informa qu’elle avait reçu un courrier de sa part demandant à changer de référence médicale. Je la reçus à nouveau pour en discuter et eus accès à une information qui m’avait complètement échappé : elle sortait de détention dans 2 mois, n’avait pas de logement et était confrontée à des exigences de la part de la justice en terme de réinsertion qu’elle se sentait incapable de remplir. Elle dressa un tableau alarmant de son manque d’autonomie : elle ne savait pas faire une machine à laver, ne savait pas cuisiner, elle redoutait le regard des autres dans les transports en commun. Face à tout cela, je ne lui avais proposé qu’un traitement médicamenteux, me renvoya-t-elle. Elle attaquait aussi les soins sur la question du diagnostic : la psychiatrie savait-elle seulement ce qu’elle avait ? Elle avait entendu le diagnostic de dépression, de bipolarité et de schizophrénie. Un cas aussi complexe que le sien devait être traité par un thérapeute spécialisé et d’expérience !

Face à ses angoisses d’abandon, j’ai pensé qu’il fallait matérialiser la continuité du soin et lui proposais d’organiser une permission thérapeutique accompagnée d’un soignant du SMPR afin qu’elle reprenne contact avec son infirmière référente au CMP (centre médico-psychologique) et sa psychologue. Cela permettrait aussi d’apprivoiser à nouveau l’extérieur et d’y prendre quelques repères.

Ce projet a permis de remobiliser autour d’elle le SMPR mais aussi son CIP (conseiller d’insertion et de probation), de façon tangible pour la patiente.  Cela n’a pas été simple puisqu’au rendez-vous prévu avec son CIP pour signer le formulaire la patiente l’a déchiré.  Après une nouvelle intervention des soignants, la demande a pu être faite.  Un lien thérapeutique de meilleure qualité a pu être restauré puisqu’au rendez-vous suivant, elle me confiait des choses qui pouvaient, m’a-t-elle bien précisé, lui faire reprendre plusieurs mois de détention si je les révélais. Elle me signifie toujours que je ne dois pas l’abandonner puisque son frère, à présent autonome, lui a dit qu’il pensait à elle « mais de loin » et que son ancienne petite amie ne veut plus avoir de contact avec elle. Je l’ai à nouveau reçu en signalement, demandant de la buprénorphine (un opiacé) qu’elle consomme en détention mais elle a pu entendre mon refus « Je vous ai dit que je voulais un traitement mais en fait je veux juste me shooter. La permission, j’espère que ca va se faire, ça me fera du bien ».

Nous soignons toujours la première rencontre, conscient que le patient est dans une situation de perte de repère et de vulnérabilité. Les derniers rendez-vous sont tout aussi délicats et ne s’accompagnent pas nécessairement de l’euphorie attendue. L’approche de la sortie est souvent un moment où la symptomatologie flambe car il se rejoue la problématique de la séparation, séparation qui n’a jamais été secure pour nos nombreux patients avec des pathologies du lien et face à laquelle ils ont mis en place des mécanismes peu opérants, que ce soit la toute-puissance  ou l’alternance de rejet et de dépendance. C’est un vrai défi mais réussir cette expérience-là de séparation a des vertus thérapeutiques en soi !