Brigade cynophile cherche phobique

Tiens ! Ce matin, outre les familles en visite, il y a des visiteurs inhabituels dans le sas d’entrée : la brigade cynophile est là, composée de 3 gendarmes en uniforme et bien sûr d’un chien. Si d’aucuns le qualifieraient de beau en voyant son poil dense et brillant et ses yeux vifs, les seuls adjectifs qui me viennent à l’esprit sont plutôt : gros, énorme, monstrueux !

Et quand il s’élance sur un signal de son maître, malgré qu’il soit retenu par une laisse, je n’en mène pas large. Il se faufile entre nous, il s’approche et ma phobie s’emballe. Et si, après avoir serré tant de mains, j’avais sur les doigts des traces de cannabis que ce chien à la truffe supersonique pouvait détecter ? Et si ce fin limier s’excitait devant les senteurs du tupperware de poulet que j’ai amené pour mon déjeuner ? Et, en admettant que les chiens puissent interpréter, s’il prenait ma peur pour de la culpabilité ? Ca y est, il est à mes pieds, je transpire… et il passe.

Il entraine son maître vers un jeune homme maigre en doudoune et se met à aboyer furieusement. Le jeune homme est aussitôt pris à part par les gendarmes qui lui demandent ses papiers d’identité tandis que le chien, galvanisé par ce premier succès, recommence à flairer. Cette fois, c’est devant un vieux monsieur qu’il s’arrête et donne de la voix. Il ne se tient plus d’excitation quand il fourre sa truffe dans le grand sac plastique plein de vêtements que le monsieur amène au parloir. L’homme proteste dune voix faible, sa femme le soutient. On les sent gênés d’être ainsi sous les aboiements accusateurs et les regards, ces gens dont on sent qu’ils se fondent d’ordinaire dans le gris de leur quotidien. Mais l’oracle canin a parlé, son verdict est sans appel.

Peut-il se tromper ? Ce vieux monsieur est sans doute un père, a-t-il cédé à la pression de son fils, a-t-il pensé l’aider en lui amenant ce qu’il demandait avec tant d’insistance ? Ce ne sont pas des questions que le chien se pose, trop occupé qu’il est à savourer sa friandise, récompense de son travail…

Comment fait-on avec les faits ?

En créant ce blog j’avais pour ambition, entre autres, de donner un plus grand écho aux interrogations que l’on me fait et de prendre le temps de donner forme à mes réponses.

Alors cette question-là, je savais bien que j’allais devoir m’y coller un jour ou l’autre. Evidente dans le sens où elle vient d’emblée, elle n’est pourtant pas simple. Elle a été ma première appréhension avant même de mettre un pied en prison. J’avais accepté ce stage d’interne, très formateur sans nul doute et dont on m’avait dit beaucoup de bien, mais j’allais devoir entendre des histoires horribles, probablement pires que tout ce que mon imagination avait à me proposer. Je craignais de ressentir du dégout, de la répulsion, peut-être même de la peur, bref tout sentiment indigne d’un « bon » psychiatre et certainement néfaste à la thérapie.

Un de mes premiers entretiens me montra un autre danger. Je reçus une jeune patient qui s’effondra au bout de quelques minutes, son corps et ses larmes se répandant sur mon bureau, réduisant ainsi la distance entre nous et semblant appeler une contenance physique.  Comment ne pas se faire happer par ce déferlement de douleur ? Comment ne pas se laisser inonder par cette émotion qui bloque la pensée ? Ne pas se précipiter sur une réponse opératoire pour arrêter cela ?

Car la question de savoir comment vivre après, ils sont nombreux à se la poser et à me la poser. Elle est de celles qui taraude et ne laisse pas de répit. Certains  envisagent la mort comme une porte dérobée. D’autres se réfugient dans les toxiques. Comment avancer sans trahir ceux dont la vie s’est arrêtée ? Comment supporter le regard de l’autre quand on n’arrive pas à se regarder en face ? Alléger le poids de cette culpabilité quand elle permet aussi de garder une part d’humanité ? Ces question sont philosophiques mais elles ne sont ici pas abstraites, elles sont éprouvées et aucun discours construit à priori ne peut y répondre.

Je pense à un patient en particulier qui me convoque sans cesse sur ces interrogations.  Le défi est vain et je m’y refuse toujours, non pas que je crois qu’il n’y ait pas de réponse mais car j’ignore à ce stade quelles vont être les siennes. Sa réaction face à mon incomplétude est un bon indicateur de son état d’esprit : tantôt il parvient à dominer sa frustration par l’humour tantôt il raille avec agressivité mon inutilité. Je pense aussi à cette patiente qui se demandait comment elle allait pouvoir « tenir » suite à la perte de son frère, frère handicapé à qui elle avait donné la mort car il lui était insupportable qu’il soit placé en institution. Je lui fis remarquer qu’il s’était écoulé deux mois déjà depuis le décès et qu’il ne semblait pas nécessaire que son intelligence sache comment « tenir » pour qu’elle soit capable de le faire.

Mais comme je le pressentais, un frisson dans le dos, un début de nausée surgissent parfois à certaines paroles. Des éprouvés corporels qui doivent alerter, questionner, comme autant de signes à intégrer dans le tableau clinique.

Si l’empathie s’appuie sur ce qu’il y a d’irréductiblement semblable entre deux être humains, le malaise révèle ce qui les sépare. C’est dans ce que le patient dit des faits plutôt que des faits eux-même que se mesure la distance entre nos deux constructions psychiques: une crudité là où la pudeur nous fait parler de « drame » et d' »événement », une jouissance là où nous sommes pris d’horreur, une injustice là où nous voyons une agression, une toute-puissance là où nous posons nos limites. Ce sont ces aller-retours , ce jeu de miroir qui permettent à notre compréhension de la personne de se construire.

Aussi nos sentiments humains ne font pas de nous de mauvais psychiatres pourvu que nous en fassions quelque chose.

Ne pas sonner avant d’entrer

Comme chaque matin, le même dilemme me retarde devant la penderie : ces chaussures, sonneront, sonneront pas ? et cette ceinture ? les boutons de ce manteau ne sont-ils pas trop gros ?

C’est qu’il y a, avant de rentrer dans la prison, un défi incontournable : le contrôle de sécurité. Que vous veniez depuis deux jours ou depuis trois ans, il s’agit jour après jour de montrer patte blanche et de s’assurer que rien de délictueux ou de dangereux n’entre en détention.

Au moindre signal sonore en passant sous le portique, il faudra se délester de ses effets, les placer sur le tapis roulant afin qu’ils soient examinés par les rayons X et franchir à nouveau le portique, jusqu’à ce que le silence se fasse.

Strip-tease matinal chronophage et gênant lorsque les différents membres du personnel pénitentiaire ou les bénévoles intervenant en prison attendent derrière vous que vous trouviez l’objet responsable du tapage et vous voient en chaussettes dépareillées.

Lorsque je passe en dernier, c’est moi qui observe :  les familles venues pour les parloirs, cette jeune femme qui s’est faite séduisante pour son homme et brave le froid dans sa mini-jupe, ces enfants qui passent et repassent sous le portique, joueurs et innocents, au grand damne de leur mère, cet avocat qui vient rencontrer son client, contemple le carrelage boueux et hésite à enlever ses chaussures.

Ce rituel, je m’y suis habitué et j’ai appris à faire le tri dans ma garde-robe, même si le détecteur peut parfois se montrer capricieux, et sensible comme une vieille personne bourrée d’arthrose aux changements climatiques.

Mais quelque chose en moi se rebiffe contre cette idée de s’adapter et de ne pas faire de bruit.  Même si je ne suis ni en bleu, ni en blouse, je me refuse à adopter un uniforme pour aller en prison. Alors je les mets quand même, ces chaussures et cette ceinture trop bruyantes ! Aussi futile que cela paraisse, elles font partie de mes choix.  C’est mon petit acte de résistance contre la dépersonnalisation ambiante, ma protestation dérisoire contre la déshumanisation, qui finalement n’emmerde que moi et me met en retard chaque matin !

 

« Entrez libre », quand l’art entre dans la prison de Nantes

Un titre qui incite à franchir les portes du greffe de l’ancienne maison d’arrêt de Nantes pour y découvrir la transformation de ce lieu dont se sont emparés 9 artistes qui nous livrent leur interprétation du monde carcéral.

Les dernières visites affichent complet mais voici quelques photos pour vous faire une idée ! Les légendes ne sont que le fruit de mes interprétations mais tout l’intérêt de l’art réside dans ses multiples lectures…

Dans la cour d’entrée, des fresques murales montrent un monde post-apocalyptique en gris et noir.

 

Ce monde serait-il déjà le nôtre ? Depuis l’étage, on voit que la Tour Bretagne s’inscrit exactement dans le prolongement du dessin…

 

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En entrant dans le bâtiment, la prison vous happe tel un monstre assoiffé de chair fraiche…

 

 

En haut de l’escalier principal, cet oeil qui voit tout et ces clés inaccessibles

 

La Force pour tenir autrui à distance… Qui est l’homme barbu ? Qui sont les dragons ?

 

Par transparence, ses surveillants sont vus et voient tout.

 

Par la fumée, accéder à un état de conscience modifié qui permet l’évasion. Mais est-ce si apaisant que cela ?

 

La plupart des oeuvres sont des fresques murales, à l’exception de cet oiseau en cage

 

La Justice prédictive, une justice augmentée ou diminuée ?

A l’heure du Big Data, la justice à son tour se voit proposer des applications qui, via la collecte et le traitement des données, viendraient aider à la décision.

J’ai appris dans des articles de presse que le Barreau de Lille et les Cours d’Appel de Rennes et Douai ont expérimenté un logiciel nommé « Predictice ». Il doit faciliter le travail des professionnels du droit en automatisant les tâches répétitives et traduire les jurisprudences en statistiques sur lesquelles peuvent se baser l’avocat pour évaluer les chances de réussite d’une affaire ou connaitre la fourchette d’indemnisation habituellement accordée. L’objectif est que le juriste puisse se concentrer sur sa valeur ajoutée : le conseil et l’inventivité. Aux Etats-Unis ce type d’outils s’est développé puisque des algorithmes sont utilisés pour déterminer si un prévenu doit être incarcéré avant son procès ou pour évaluer le risque de récidive. Lobjectif des tenants de la justice prédictive  est de maitriser l’aléa judiciaire et d’aider à rendre la justice plus scientifique et plus logique.

Cette idée qu’elle en serait ainsi « plus juste » n’est-elle pas un fantasme qui témoigne de notre frustration à ne pouvoir saisir avec certitude la Vérité, à ne savoir lire dans les coeurs ? Il y a toujours une part ontologique d’incertitude alors gagnerait-on à abdiquer notre « intime conviction » au profit d’un calculateur ? Doit-on délivrer juges et jurés de leurs doutes et de leurs angoisses grâce à un ordinateur dont on connaitrait (ou pas d’ailleurs) l’algorithme et la marge d’erreur ? Il semblerait que les juges soient effectivement tentés de se défausser, tant on voit se multiplier les avis d’experts, dont l’application prédictive serait l’aboutissement.

Je discute souvent avec mes patients de ce que suscite chez eux la procédure judiciaire et je me suis donc demandé quelles conséquences pourraient avoir l’utilisation de tels outils sur leur vécu de leur rencontre avec la Justice.

Comparaitre devant ses pairs et être jugé par eux signifie pour la personne jugée que quoi qu’elle fasse, elle fait toujours partie de la communauté humaine.  C’est donc lui rendre l’humanité que ses actes lui ont parfois ôté. C’est  lui permettre d’exprimer des sentiments, des émotions, parfois des regrets. C’est lui tendre un miroir qui peut permettre de commencer le travail de distanciation vis-à-vis de son acte.

La Justice  vient dire que nous croyons en  la liberté et  la responsabilité de l’Homme. Pour cela, cette liberté et cette responsabilité doivent exister des deux côtés de la barre. Pour condamner une personne, la Cour doit s’assurer que  la personne jugée avait la liberté de ne pas faire les actes pour lesquels elle comparait (si elle ne l’avait pas, parce qu’elle était malade mentale par exemple, elle est déclarée irresponsable et n’est pas jugée). Mais elle doit aussi pouvoir prendre le risque de penser qu’elle pourrait faire différemment à l’avenir, parce qu’elle a perçu la capacité  de l’individu à saisir une occasion donnée ou une main tendue. C’est tout cela que vient dire la Cour au prévenu lorsqu’elle rend son verdict et qu’il est important qu’il entende. L’algorithme lui croit en un déterminisme absolu, il ne s’intéresse pas à la singularité du sujet. Il calcule, il ne s’engage pas, il ne juge pas. Cette liberté et cette responsabilité doivent exister des deux côtés de la barre, le juge ne peut les attribuer au justiciable si il n’en bénéficie pas lui-même.

En guise de conclusion, demandons nous donc, si nous devions être jugés : préfèrerais-je répondre de mes actes devant une machine ou un être humain ? Un autre que moi-même mais aussi mon semblable, dans le regard duquel je mesure ce que j’ai fait, qui peut me condamner mais aussi me comprendre, me sanctionner mais aussi me pardonner…

 

 

Des mots sur les maux

Dans des enveloppes, fermés par un scotch ou simplement pliés en quatre, quelquefois balafrés du mot « urgent »… Sur les formulaires dédiés, du papier blanc ou à petits carreaux, parfois au dos de bons de cantine… Je les ouvre un par un et ils commencent tous de la même façon ces petits mots qui me parviennent chaque jour par courrier interne. En haut à gauche, le nom et prénom du patient suivi du numéro d’écrou. En dessous, le bâtiment et le numéro de la cellule où ils sont incarcérés tient lieu d’adresse.  Ensuite chacun s’exprime.

Moyen de communication anachronique et lent, imposé par le contexte pénitentiaire, ces missives s’avèrent pourtant du matériel clinique précieux. Au même titre que les consultations, elles sont un espace de confidence et d’intimité puisqu’il s’agit des seules lettres, avec celles destinées aux avocats, qui ne peuvent être lues par l’administration pénitentiaire. Le contenu autant que le style sont un reflet de la personnalité de leur auteur : ils nous révèlent ou nous confirment bien des choses !

Ainsi  Monsieur A me décrit avec une douloureuse lucidité le morcellement que sa psychose lui fait vivre. Sa plume est triste et courageuse : « bercé dans le néant »où « tout lui semble « insignifiant, insipide, illusoire, superflu et abstrait », il s’acharne pourtant à « mettre des mots plus précis sur ses maux ».   Monsieur N vient m’inquiéter avec ses phrases sibyllines et ses points de suspension savamment distribués. On perçoit la tension de Madame T à travers ses lettres capitales et ses bordées de points d’exclamation. Elle vient me confier ses consommations de produits, qu’elle ne « gère plus du tout ». Monsieur R m’écrit à peine une heure après avoir claqué la porte de mon bureau pour s’excuser platement de son impulsivité. Madame V fait preuve de son impatience habituelle et m’écrit trois courriers identiques, quoique de plus en plus courroucés, en trois jours. Madame M me demande un énième rendez-vous auquel son ambivalence l’empêchera de se rendre.

Je prends le temps de répondre. J’aime à considérer mes courriers comme un pied qui vient se coincer dans la porte de leur cellule,  la laissant entrebâillée. Ils matérialisent le fil de nos échanges,  comme les « yoyos » qui servent à échanger des objets d’un étage à un autre à travers les barreaux des fenêtres. J’écris parfois pour rappeler le cadre de soins, ainsi quand j’explique à Monsieur P que nous rediscuterons de son traitement mais que je ne peux augmenter la posologie de son somnifère qui est déjà à la dose maximale recommandée. J’accepte de décaler le rendez-vous de Monsieur R, qui a obtenu de travailler aux ateliers après plusieurs mois d’attente et ne veut surtout pas s’absenter, d’autant qu’il est payé à la pièce. J’espère que Monsieur B va comprendre mon message, il est géorgien et écrit dans un français si phonétique que je suis obligée de le lire à voix haute. Il termine ses missives par une formule de politesse maladroite et ampoulée.

C’est une constante : même lorsque l’orthographe et la grammaire sont massacrés, la conclusion est toujours soignée. Je lis dans ces dernières lignes la méconnaissance des usages épistolaires mais surtout la crainte de déplaire et l’attente suspendue. D’ailleurs la déférence masque parfois mal la rage de dépendre d’un autre. Connu ou inconnu, réel ou imaginaire, on écrit à et pour quelqu’un. C’est toujours une demande, ne serait-ce que celle d’être lu !

 

Don’t leave me now

Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’une jeune femme que  j’ai  rencontré il y a quelques mois.  Comme toute rencontre, celle-ci a un début et une fin. Et c’est précisement cette dernière qui nous intéresse. Mais commençons par le commencement…

D’emblée et sans filtre, elle me raconta son enfance carencée, son placement avec son frère dans une famille d’accueil et les maltraitances qu’ils y avaient subies de l’âge de 5 à 11 ans.  Elle avait ensuite été placée dans divers foyers et centres éducatifs. A l’âge de 16 ans, elle avait obtenu son émancipation et avait bénéficié jusqu’à ses 22 ans d’un appartement éducatif, une période de relative stabilité et sécurité. Elle avait été à plusieurs reprises hospitalisée pour des mises en danger ou des fléchissements thymiques pendant lesquels elle présentait des conduites anorexiques.

Elle avait pris appui sur des amis rencontrés dans sa cité, calquant sa conduite sur eux, apprenant et appliquant je cite, le « code de l’honneur », et les  « valeurs des anciens », toutes choses aujourd’hui en déliquescence selon elle. Elle s’était donnée pour mission de protéger les plus faibles au premier rang desquels son frère, atteint d’une maladie grave et handicapante. Elle l’avait encouragé à poursuivre les études qu’elle-même avait arrêtée et lui offrait fréquemment des cadeaux. Elle avait également installée son ancienne petite amie, de laquelle elle était séparée suite à un épisode de violence, dans un appartement, lui avait rempli son frigo et acheté « tout ce qu’il fallait », y compris les produits d’entretien pour ce logement.

Dans la prison, elle se décrivait occupant la même position, pouvant tout aussi bien racketter des détenues de leur traitement que régler des litiges et défendre les victimes de vols dont elle n’était pas responsable. Elle me faisait part de moments de tension interne qu’elle gérait par le sport ou les produits, sans permettre que je m’en mêle.

Un jour que je la recevais en signalement dans un de ces moments, je lui proposais un traitement médicamenteux, qu’elle refusa. Quelques jours plus tard, Marion, notre secétaire, m’informa qu’elle avait reçu un courrier de sa part demandant à changer de référence médicale. Je la reçus à nouveau pour en discuter et eus accès à une information qui m’avait complètement échappé : elle sortait de détention dans 2 mois, n’avait pas de logement et était confrontée à des exigences de la part de la justice en terme de réinsertion qu’elle se sentait incapable de remplir. Elle dressa un tableau alarmant de son manque d’autonomie : elle ne savait pas faire une machine à laver, ne savait pas cuisiner, elle redoutait le regard des autres dans les transports en commun. Face à tout cela, je ne lui avais proposé qu’un traitement médicamenteux, me renvoya-t-elle. Elle attaquait aussi les soins sur la question du diagnostic : la psychiatrie savait-elle seulement ce qu’elle avait ? Elle avait entendu le diagnostic de dépression, de bipolarité et de schizophrénie. Un cas aussi complexe que le sien devait être traité par un thérapeute spécialisé et d’expérience !

Face à ses angoisses d’abandon, j’ai pensé qu’il fallait matérialiser la continuité du soin et lui proposais d’organiser une permission thérapeutique accompagnée d’un soignant du SMPR afin qu’elle reprenne contact avec son infirmière référente au CMP (centre médico-psychologique) et sa psychologue. Cela permettrait aussi d’apprivoiser à nouveau l’extérieur et d’y prendre quelques repères.

Ce projet a permis de remobiliser autour d’elle le SMPR mais aussi son CIP (conseiller d’insertion et de probation), de façon tangible pour la patiente.  Cela n’a pas été simple puisqu’au rendez-vous prévu avec son CIP pour signer le formulaire la patiente l’a déchiré.  Après une nouvelle intervention des soignants, la demande a pu être faite.  Un lien thérapeutique de meilleure qualité a pu être restauré puisqu’au rendez-vous suivant, elle me confiait des choses qui pouvaient, m’a-t-elle bien précisé, lui faire reprendre plusieurs mois de détention si je les révélais. Elle me signifie toujours que je ne dois pas l’abandonner puisque son frère, à présent autonome, lui a dit qu’il pensait à elle « mais de loin » et que son ancienne petite amie ne veut plus avoir de contact avec elle. Je l’ai à nouveau reçu en signalement, demandant de la buprénorphine (un opiacé) qu’elle consomme en détention mais elle a pu entendre mon refus « Je vous ai dit que je voulais un traitement mais en fait je veux juste me shooter. La permission, j’espère que ca va se faire, ça me fera du bien ».

Nous soignons toujours la première rencontre, conscient que le patient est dans une situation de perte de repère et de vulnérabilité. Les derniers rendez-vous sont tout aussi délicats et ne s’accompagnent pas nécessairement de l’euphorie attendue. L’approche de la sortie est souvent un moment où la symptomatologie flambe car il se rejoue la problématique de la séparation, séparation qui n’a jamais été secure pour nos nombreux patients avec des pathologies du lien et face à laquelle ils ont mis en place des mécanismes peu opérants, que ce soit la toute-puissance  ou l’alternance de rejet et de dépendance. C’est un vrai défi mais réussir cette expérience-là de séparation a des vertus thérapeutiques en soi !

On ne serait pas déjà rencontrés quelque part ?

Hier en fin d’après midi je marchais d’un bon pas pour rentrer chez moi quand j’ai croisé un jeune homme portant tous les attributs vestimentaires – et canins – de la marginalité, figure somme toute habituelle dans ce quartier près de la gare et qui n’a pas retenu mon attention. C’est sa voix, formulant la demande toute aussi habituelle de lui donner un peu de monnaie et dont les sonorités m’étaient familières, qui m’a fait me retourner, puis son visage, que je reconnaissais, qui m’a arrêté. Ma pensée s’étant momentanément arrêtée également, son nom ne m’est pas revenu immédiatement mais je le revoyais avec netteté dans mon bureau du SMPR.

J’ai souri, probablement autant par sympathie pour ce patient que j’avais trouvé attachant que par défense devant cette irruption dans mon temps personnel. Saisi lui aussi par un moment de flottement, il demandé mi-interrogatif, mi-affirmatif si nous ne nous étions pas déjà rencontrés quelque part. Quelque part oui mais où ?

Il nous a été difficile de nommer la prison, comme s’il s’agissait d’un rêve lointain (ou d’un cauchemar) qui s’estompe une fois réveillé et qu’on ne cherche guère à retenir. Nous n’avions pas envie de faire advenir la prison à nouveau, ici, dans cette rue ensoleillée.

Je me suis souvenu comment il avait violemment rejeté ma proposition de poursuivre les soins à l’extérieur. Il l’ avait  perçu  comme une poursuite au sens littéral : le suivre, aller le chercher là où il ne voulait plus que je sois, lui mettre un fil à la patte, lui qui voulait partir loin, s’installer au bord de la mer et jouir d’une liberté totale, loin de la compagnie humaine et de ses règles, fantasmant une autosuffisance tant alimentaire que relationnelle, qui avait quelque chose de très mégalomaniaque. Plus la sortie approchait et plus il revendiquait une place en marge et en solitaire.

J’ai appris par la suite d’un infirmier qui l’avait connu  également qu’il avait vécu une enfance de cette sorte : son père, toxicomane à la cocaïne s’était vu poser un ultimatum par sa mère. Il avait alors décidé, dans un effort désespéré de sevrage, d’embarquer femme et enfants sur un bateau et de mettre un océan entre lui et la cocaïne. Ils avaient alors vécu ainsi, dans un entre-soi qui avait sauvé la famille, ne faisant escale dans la société tentatrice et menaçante que quand cela leur était absolument nécessaire. A l’adolescence du patient, peut-être parce qu’il pensait ses vieux démons définitivement noyés, le père a ramené tout le monde à quai pour de bon. Peu de temps après, le patient a  commencé à fuguer et consommer des stupéfiants, une façon peut-être de poursuivre le voyage. Je ne peux qu’imaginer, ce que la prison , ce lieu de promiscuité et d’immobilité parfaite  d’où on ne peut prendre le large a pu avoir d’insupportable pour lui.

Je me suis souvenu aussi qu’il se  targuait d’être «comportementaliste animal», comprenant les animaux mieux que tous, leur donnant l’amour et la confiance qu’il refusait aux êtres humains dans leur grande majorité mais exerçant aussi sur eux un pouvoir quasi-total, même si bienveillant.

C’est probablement pour cela que je lui ai parlé du chien qui l’accompagnait. Etait-ce la chienne dont il m’avait parlé ? Non c’en était un autre, car lorsqu’il avait voulu récupérer sa chienne, celle-ci s’était habituée à la personne qui l’avait gardée en son absence. Il avait donc choisi de la lui laisser. Ce chien m’a donc permis de prendre de ses nouvelles d’une façon moins menaçante, de faire tiers dans cette rencontre qui n’était ni prévue ni souhaitée.

Nous nous sommes salués et je suis rentré chez moi en réfléchissant au choc de cette rencontre, qui venait révéler combien je pouvais avoir du mal  à me représenter mes patients à l’extérieur mais aussi comment les patients pouvaient avoir besoin d’oublier tout ce qui les rattachait à la prison une fois sortis.

J’ai appris, toujours par ce même infirmier, qu’il s’était pourtant présenté au centre de consultations et y avait des rendez-vous à peu près réguliers. Je me dis que c’est peut-être parce que nous l’avons laissé largué les amarres qu’il a pu s’autoriser à revenir au port.

« Punir, une passion contemporaine » de Didier Fassin

Aimant autant la lecture que l’écriture, j’ai délaissé un temps mon clavier pour ouvrir « Punir, une passion contemporaine »,  un essai  du sociologue Didier Fassin. qui questionne le châtiment et la façon dont nous l’utilisons dans notre société. Sa lecture m’a fait si forte impression  que j’ai repris la plume si tôt le livre terminé pour vous en parler.

Didier Fassin soulève 3 points : qu’est-ce que le châtiment ? pourquoi punit-on ? qui punit-on ? Ne se contentant pas des théories, il vient les confronter à la réalité des faits. Les éléments de réponse qu’il apporte viennent bousculer nos certitudes.

Méthodiquement, il démontre que, des critères historiquement validés et énoncés par le juriste britannique H.L.A. Hart pour définir le châtiment, le seul qui peut être retenu à postériori car il résiste à l’épreuve de la réalité des faits est celui de l’infliction volontaire d’une souffrance. Les autres critères viennent plutôt légitimer une pratique qui contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’ a rien d’universelle.Dans  d’autres sociétés que la nôtre, ce n’est pas la réponse utilisée lorsque que quelqu’un commet un acte répréhensible. Dans notre société occidentale, cela n’a pas toujours été le cas non plus. La logique de la réparation plutôt que de la punition a longtemps été la règle. En commettant un crime, le criminel lèse quelqu’un, une famille ou la société. Il doit donc réparer cela en s’acquittant d’une dette auprès de ceux qu’il a lésés. C’est l’avènement du christianisme qui crée un changement de paradigme : le crime devient un péché et le criminel doit souffrir pour espérer obtenir la rédemption. Avec la laïcisation de la société, la notion de faute morale se substitue à celle de péché mais l’idée d’une punition et d’une souffrance nécessaires perdure.

Deux positions  co-existent pour justifier le châtiment : la position utilitariste, qui estime que le châtiment n’est justifiable que dans la mesure où il vise à prévenir l’acte criminel, soit en modifiant la volonté du contrevenant, soit en l’empêchant d’agir, soit en influençant favorablement les autres et la position rétributiviste, qui estime le châtiment justifié pour une raison éthique, non pas parce qu’il permet une amélioration de la société mais pour la simple raison qu’un acte répréhensible a été commis. Dans les faits, on sait bien que le châtiment tel qu’il est pratiqué actuellement peine à montrer son efficacité en terme de prévention de la récidive et qu’à la justification morale viennent souvent se surajouter des justifications plus pulsionnelles et inconscientes.

Enfin Didier Fassin montre que nous ne sommes pas égaux devant le châtiment, malgré l’idée véhiculée  que seule la gravité de l’infraction est prise en compte. En réalité, le choix des actes qu’on qualifie d’infractions et le choix des infractions dont on privilégie la sanction reviennent de fait à sélectionner une population à punir, qui recouvre la population la moins favorisée de la société. Il remarque également que plus les inégalités sociales s’accroissent,  plus la responsabilité individuelle est affirmée, permettant ainsi de diminuer la part des  facteurs sociaux comme variable explicative de la production du crime.

Cet travail sociologique est intéressant pour moi car si je travaille dans une relation singulière, je ne peux occulter que l’individu s’inscrit dans une société, et une société qui l’a châtié. Châtiment dont il est fréquemment question en entretien : sa légitimité, sa signification, son intérêt… ou pas.  Si je m’intéresse surtout aux réponses du patient à ses questions, il est aussi utile de connaitre les réponses sociétales à ses questions et de percevoir, à travers l’écart entre le discours et la pratique, les valeurs communes et parfois inconscientes  qui se cachent derrière la notion de châtiment. Cet ouvrage peut ainsi être une aide pour analyser le contre-transfert lorsque je suis moi aussi traversée par des jugements moraux sur le crime ou son châtiment, car l’inconscient collectif nous imprègne tous, du patient… au thérapeute !