Temps de peine

Le futur est aussi loin qu’un mirage tandis que le passé s’invite dans chaque interstice de leurs jours. Le présent ne veut plus dire grand chose, il est aussi distendu qu’un vieux slip usé.

Qu’elle est grande alors la tentation de dormir, d’un sommeil aussi lourd que toute une plaquette de somnifères, pour que le temps passe sans vous !

Certains on trouvé comment tromper le calendrier : « Je ne compte plus en mois mais en nombre de permissions. Ca fait 3 jusqu’à ma sortie, dis comme ça ça rapproche ».  Ici le temps ne se mesure ni en jours ni en minutes mais en parloirs, en lettres, en coups de fil. Des moments un peu plus denses que le vide de la cellule pourtant surpeuplée, mais où l’on prend conscience du décalage horaire avec la vie du dehors. Pas la peine de rechercher le temps perdu, on sait qu’il est là, juste de l’autre côté. Comme la vie vite, comme les gens sont pressés ! Les coeurs vont-ils s’attendre ? Les enfants se souvenir ?

Alors entre les murs, les angoisses s’éternisent, elles aussi prisonnières  de ce trou noir éclairé au néon. Les aubes et les crépuscules ne passent pas à travers les barreaux, le silence de la nuit ne franchit pas les portiques de sécurité.

Au bout de quelques années à ce rythme, ils en viennent à douter,  ils y croiront quand ils seront dehors.  Et puis ça s’emballe et il n’est plus temps de rien.  L’illusoire devient urgent. Demandes d’hébergement, dossiers, commissions, audiences. Agitation  pour refaire sa carte d’identité, ouvrir un compte bancaire… Voilà que c’est demain.  Avant l’heure, c’est pas l’heure, après l’heure la taule ne vous garde pas une minute de plus.

9h du matin sur le parking. Avec des sacs plastiques remplis en guise de souvenir, on ne peut pas courir, surtout après ce qui ne se rattrape pas.

Note aux lecteurs : il s’agit ici de la représentation que j’ai pu me faire du rapport au temps en détention au fil de mes échanges avec mes patients et patientes. Ce texte est aussi un exercice d’écriture comme je les affectionne, il n’a pas la prétention de la vérité, encore moins celle de se substituer au discours des personnes détenues elles-même.

Bris-coller avec les mots

Lorsque je parcours rapidement les billets écrits sur ce blog, je me rends compte que j’ai beaucoup évoqué la vulnérabilité, la fragilité, les incapacités des personnes que je rencontre. Pourtant, nul n’est fait que de failles et l’égo du soignant ferait bien de s’en souvenir. Soigner, c’est aussi découvrir, reconnaitre et soutenir chez nos patients les ressources qui les ont aidé  à survivre , et même à vivre.

Monsieur Léonard est un homme aux mains calleuses et au coeur tendre. Lorsque je le vois apparaitre, grand et large d’épaules, occupant tout l’encadrement de la porte de mon bureau, c’est avec fatalisme que je m’avance et lui donne ma main qu’il broie avec enthousiasme.

Durant nos premiers entretiens, il pleure souvent. Sa compagne lui manque énormément. Malgré l’argent qu’il gagne en travaillant au ménage et qu’il lui envoie, elle a des difficultés financières. Elle est obligée de vendre, une par une, les motos anciennes qu’il a achetées et patiemment réparées. Cela lui fend le coeur de se séparer de cette collection qu’il n’aurait jamais pu s’offrir s’il n’avait pas eu ce talent pour la mécanique. Et il n’y a pas que les motos ! Monsieur Léonard se fait fort de réparer tout ce qui marche au pétrole ou à l’électricité. Il fabrique aussi, de bric et de broc, différents gadgets destinés à améliorer son quotidien et celui, bien sûr, de sa compagne.

Cette fierté cache cependant une grande honte qu’il livre en pleurant à nouveau : Monsieur Léonard est illettré. Il m’explique que dès le début de sa scolarité, les instituteurs se sont fait leur idée : un cancre, un incapable qu’ils laisser rêvasser au fond de la classe. Si cela a sans doute alimenté son imagination, cela a aussi creusé des lacunes qui sont autant de blessures dans son amour-propre.

Mais aujourd’hui, l’enseignante qui intervient en détention a posé sur Monsieur Léonard un regard nouveau : d’après elle, il serait dyslexique. Monsieur Léonard entend que ses difficultés n’auraient rien à voir avec l’intelligence et même s’il n’y croit qu’à moitié, cela ouvre le champ des possibles.

Il va donc suivre des cours de français. Il pleurera encore beaucoup car bien sûr, au début, dyslexique ou pas, c’est toujours aussi difficile. Mais lors du dernier rendez-vous, il m’a amené un texte rédigé en classe.  Un vrai exercice de style, à la chute surprenante et humoristique !  Si j’ai été surprise, je n’ai pas été la seule. Monsieur Léonard est le premier étonné d’avoir pris goût à ce travail.  La créativité est un talent qui se nourrit des rencontres comme des contraintes. N’ayant plus à disposition ses outils, il manie les mots comme auparavant les vis et les boulons, assemblant son texte comme sa moto, avec précision et selon son idée. Il s’est également mis à dessiner. Il fait des croquis, des plans, il calcule et réalise des maquettes en papier des inventions qu’il réalisera à sa sortie.

Et comme dans son enfance, il transforme ses longues heures vides en des heures remplies de trésors, dont il peut cette fois percevoir la valeur.

 

 

 

 

La séparation – texte de clôture des 26èmes Journées nationales des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire

Un petit texte écrit pour clôturer les 26 èmes Journées nationales des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire, qui se sont déroulés à Rennes les 5 et 6 novembre derniers. Le programme qui a été proposé et l’argumentaire se trouvent encore sur le site www.aspmp.fr

« Une rencontre n’est que le commencement d’une séparation » dit un proverbe japonais. Il était donc évident pour moi, au moment de rédiger la conclusion de ses Journées, qu’était venu le moment d’en parler. Corrollaire inéluctable de la rencontre, qu’elle soit temporaire ou définitive, la séparation est parfois difficile, pour nos patients comme pour nous.  Parce qu’elle n’est pas souhaitée ni prévue comme c’est le cas lors des transferts pénitentiaires. Parce que nous avons le sentiment de les priver d’un refuge en mettant fin à une période d’hospitalisation, d’autant qu’ils savent bien, question de survie, nous solliciter sur le mode de la protection. Parce qu’ils en ont vécues tant sur le mode de la rupture qu’ils pourraient reprendre à leur compte les mots de Balzac « Une séparation est l’avant-coureur de l’abandon et l’abandon c’est la mort ». Nous avons nous-même sentis une douce chaleur nous envahir en étant réunis dans cette salle, baignant dans cette élaboration collective. Et peut-être sentez-vous un certain vague à l’âme à l’idée que nous repartions chacun de notre côté. Mais la séparation nous remet en marche et nous ne repartons pas tout à fait comme nous sommes arrivés : nous emportons avec nous quelque chose, la trace d’une réalité partagée.  Paradoxale séparation qui crée à la fois notre irréductible solitude, nous donne notre profonde liberté et nous relie aux autres.

Aussi cette séparation, il faut la souhaiter pour notre discipline et la préparer pour nos patients.J’espère que ce congrès aura permis de montrer que la psychiatrie a son domaine d’expertise dans lequel elle est tous les jours au travail et doit être entendue, mais qu’il faut être vigilant à ce qui alimenterait le fantasme d’une psychiatrie omnipotente et omnisciente, qui s’immiscerait dans toutes les institutions du corps social comme une caution humaniste et bienveillante et les déresponsabiliseraient. Je dirai donc à ce propos que la séparation est le commencement de la rencontre. Car si nous ne sommes qu’un, nous ne pouvons pas nous rencontrer.

Je voudrais terminer en vous parlant d’un patient. Je travaille depuis quelques mois déjà à son projet de sortie et à la recherche d’une structure adaptée à la fois à son angoisse de sortir du giron de l’institution, lui qui ne connait depuis 1998 que la prison et l’hôpital, et à son désir de renouveau et de rupture. Je dois régulièrement faire face à ses attaques contre la psychiatrie avec un grand P, suspecte tantôt de collusion avec la justice, tantôt d’abandon. Son infirmière quant à elle, doit se dépêtrer avec une relation que le patient cherche toujours à entrainer du côté de l’exception, de l’exclusivit » et de la sphère amicale voire amoureuse. Aussi qu’elle ne fut pas ma surprise lorsqu’il me dit, moins d’un an avant sa sortie potentielle, qu’il songeait à changer d’infirmière référente, pour une raison spécieuse : elle s’inscrivait à un DU (diplôme universitaire) et il se disait qu’elle aurait trop de travail et ne pourrait plus s’occuper de lui. Je lui proposais plutôt l’hypothèse qu’il cherchait à anticiper et garder le contrôle sur la douleur qu’allait lui causer cette séparation future. Il me confirma qu’il cherchait en effet une solution pour « tourner la page » en douceur, ce qu’il n’avait jamais pu faire avec qui que ce soit et nous discutâmes de la « bonne » façon de faire ses adieux. Il a conclu en me disant : « il faut pouvoir dire des au revoir pour pouvoir dire des bonjour. »

 

26èmes Journées nationales des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire

Les 26èmes Journées nationales des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire se sont tenues à Rennes les 5 et 6 novembre derniers.

C’était la première fois que je participais à l’organisation d’un un tel événement et si j’avais su au moment de m’y engager il y a un an et demi, que cela demanderait un tel  investissement, j’aurai peut-être hésité davantage. J’aurai tout de même pu m’en douter, me direz-vous,  puisqu’il s’agit de regrouper et d’offrir un temps de réflexion, tous les deux ans, aux professionnels de la santé mentale travaillant au sein des 179 unités sanitaires des différents établissements pénitentiaires, aux équipes des 26 SMPR et des 9 UHSA de France. Mais portée par un désir collectif et l’envie d’exprimer une vision de la psychiatrie à laquelle je crois, je me suis lancée. Les premiers doutes ont toutefois surgi assez vite : comment on fait, au fait, pour organiser un congrès ?  Aucun cours à la fac de médecine là-dessus, et nous nous rendîmes vite compte, avec le groupe de mes collègues dorénavant pompeusement baptisé « comité scientifique », que la formation des psychologues, infirmiers, psychomotriciens, n’était pas plus riche dans ce domaine . Il a donc bien fallu que chacun quitte un peu sa posture professionnelle habituelle et confortable pour se lancer ensemble dans l’inconnu. Mon idée a été dès lors de partir de mes quelques expériences de congressiste pour bâtir le congrès où je rêverai d’aller.  D’abord trouver un lieu, calme et beau, et un buffet  de qualité, fin et gourmand.  Dans les moments de découragement, je m’appuierai souvent sur l’illusion réconfortante que c’était bien là le principal ! Je ne sais même plus comment le thème de ce congrès a surgi, il était en fait déjà là puisque nous avons choisi de parler de ce que nous faisions tous les jours, qui était peut-être notre plus petit dénominatif commun et le fondement même de notre travail à tous : la rencontre.

Il était extrêmement important pour nous d’accueillir des professionnels de la psychiatrie en milieu ouvert. Nos patients sont aussi les leurs et leur parcours de soins ne s’arrête pas une fois les portes de la prison franchies et leur liberté retrouvée.  Même si nous exerçons dans un milieu particulier qui peut isoler, nous restons des professionnels de la psychiatrie  avec la même formation, les mêmes exigences. Nous sommes confrontés, avec peut-être plus d’acuité et un temps d’avance, aux mêmes questionnements éthiques  et donc il est important que nous puissions en échanger avec nos collègues. Les soins sous contrainte, la stigmatisation des malades et leur place dans la société, le secret médical, les moyens pour les soins psychiatriques sont des questions transversales, sur lesquelles nous avons à réfléchir et nous exprimer ensemble pour être audibles. Nous avons tenu à ouvrir le dialogue avec les institutions que nous cotoyons : la Justice, l’administration pénitentiaire. Il est important que chacun connaisse la logique de l’autre, son fonctionnement mais aussi ses limites. D’autres champs disciplinaires pouvaient aussi, par leur regard distancié, enrichir notre réflexion. C’est pourquoi nous avons voulu accueillir également des sociologues, des géographes, des philosophes et des artistes, qui sont souvent des aiguillons, des provocateurs et ouvrent la voie vers d’autres possibles.

L es idées des uns et des autres ont fusé, révélant des centres d’intérêt, des positions, bref des personnalités. Chaque étape s’est accompagnée de son lot de questionnements. Certains ont été profonds comme la question de la place à accorder à la controverse. Nous avons décidé de permettre à toutes les opinions, y compris celles qui allaient à l’encontre de notre positionnement éthique, de s’exprimer, pourvu que l’échange soit accepté. D’autres interrogations ont été plus légères : combien de décibels peut-bien produire un bagad jouant des airs traditionnels lors du cocktail apéritif ? combien de temps ça prend de garnir 315 tote bags d’accueil ? Ayant pris le parti de ne faire appel  à aucun laboratoire ni organisme de formation privé, nous avons travaillé avec les services de communication et de formation de notre centre hospitalier, parfois rapprochés par l’enthousiasme que nous avons su leur communiquer, parfois éloignés par la vision comptable dont nous étions loin.  Et puis vient le moment tant attendu, le jour J ! Pour moi, le début du congrès, c’est déjà la fin de l’aventure. L’angoisse de la salle vide s’évapore et j’ai le plaisir de voir ce que nous avons  imaginé si soigneusement prendre corps devant mes yeux (presque) sans accroc et de pouvoir y mettre un point final en prononçant le discours de clôture. J’y ai bien sûr parlé de séparation, car comme le dit un proverbe japonais  « La rencontre est le commencement de la séparation ». Mais si vous lisez ce discours que j’ai retranscrit dans l’article suivant, vous verrez que l’inverse peut être aussi vrai…

 

Le programme qui a été proposé et l’argumentaire se trouvent encore sur le site www.aspmp.fr

De grâce, la loi plutôt qu’une grâce !

Fin mai, le Président de la République accordait la première grâce de son mandat. Celle qui en bénéficiait est une femme de 73 ans, ancienne prostituée qui avait été condamnée à perpétuité en 1988  pour le meurtre d’un de ses clients. Elle est actuellement hospitalisée, et ce depuis de nombreuses années, à l’hôpital de Rennes car elle souffre d’une pathologie psychiatrique grave.

Les médias se sont fait le relais de cette décision prise « pour raisons humanitaires » et « pour redonner du sens à la peine prononcée » selon les mots de l’Elysée. Les articles de presse, que ce soit celui des Echos, du JDD ou du Monde témoignent de la méconnaissance qui entoure les soins psychiatriques aux personnes détenues et posent le problème de façon erronée.

En effet cette femme, contrairement à ce qui a été écrit ne purge pas sa peine à l’hôpital. Rappelons l’évidence, un hôpital est un lieu de soins, dont l’objectif est l’amélioration de la santé du patient afin de permettre sa sortie et son retour à une vie. On n’y retient pas les personnes au titre de sanction. Si cette femme est hospitalisée depuis si longtemps, c’est probablement parce que sa pathologie est aggravée par la détention et que même stabilisée par une prise en charge appropriée, elle ne peut retourner en prison sans que cela n’entraîne une nouvelle décompensation de son état qui conduirait à sa réhospitalisation. De nombreux patients présentent une telle incompatibilité avec la détention et font ainsi de continuels aller-retours entre l’hôpital et la prison. De telles situations ont déjà été condamnées par la Cour européenne des droits de l’Homme (arrêt G contre France du 23/02/2012 notamment). Comment forger un projet de soins pour ces patients dont le seul horizon lorsqu’ils vont mieux est le retour en prison,  dont on sait qu’il sera aussi éphémère que délétère ?

Cette femme a semble-t-il pu bénéficier d’une meilleure continuité des soins avec cette hospitalisation prolongée mais son statut de détenue empêche toute possibilité de sortie, même accompagnée, de l’unité où elle se trouve et ce depuis trente ans. Voilà qui a ému, à juste titre son avocate et a été le moteur de cette demande de grâce. Voilà qui heurte également les principes du soin : en attribuant au personnel soignant une fonction de surveillance  au risque d’entraîner une confusion des rôles préjudiciable à l’alliance thérapeutique, et en s’opposant à l’objectif d’autonomisation  et d’accompagnement vers la cité du patient.

La grâce était-elle la seule alternative ? La suspension de peine pour raison médicale est pourtant prévue dans la loi. (article 720-1-1 du code de procédure pénale) Or aucune demande motivée par une pathologie psychiatrique n’a, à ma connaissance, jamais aboutie. Il faut dire que la loi exclut toutes les personnes hospitalisées en soins sans consentement.

Si tel était le cas pour cette dame, il aurait été judicieux de se questionner sur la pertinence de cette exclusion,  qui concerne de fait les personnes les plus malades et pour lesquelles la compatibilité avec la détention pose le plus de problèmes. Si cette dame était hospitalisée avec son accord, alors rien ne s’opposait dans les textes à sa suspension de peine. C’eut été un signe fort qu’elle  puisse bénéficier de soins corrects en s’inscrivant dans une procédure de droit commun, accessible à tous ceux qui en relèvent plutôt que d’en faire une décision exceptionnelle, relevant de la mansuétude d’un homme, fut-il président de la République.

Exclues parmi les exclues – La situation des femmes en prison

En avril dernier, j’ai fait une petite infidélité au blog pour  écrire sur Let’s Look After, https://letslookaftersite.wordpress.com/ une jeune revue féministe numérique, d’où mon silence prolongé. J’y ai parlé de la condition des femmes détenues. Un sociologue aurait sûrement mieux étudié la chose, je vous conseille d’ailleurs les passionnants travaux de Natacha Chetcuti-Osorovitz,  mais derrière mon bureau, des patientes me racontent souvent des bribes de leur détention et m’ont fait beaucoup réfléchir sur la question du genre en prison.
Les femmes représentent 3.5% des personnes détenues en France. Parce qu’elles sont en extrême minorité, elles se retrouvent exclues parmi les exclus. Car le système carcéral refuse la mixité.

Voulant protéger les femmes détenues des assauts de prisonniers forcément en proie à des pulsions d’autant plus irrépressibles que les rapports sexuels au parloir avec leurs compagnes sont interdits, l’administration pénitentiaire les confine dans un quartier spécifique au sein des prisons mais les moyens ne sont pas là pour assurer une équité de traitement. Seuls 56 établissements pénitentiaires (sur 188) disposent de tels quartiers, allant de 5 places comme à Saintes en Charente-Maritime à  237 comme à Fleury-Merogis. Il est donc probable que la femme détenue se retrouve loin de chez elle, loin de ses enfants qu’elle ne pourra pas voir voir facilement, et loin de son compagnon, même s’il est probable qu’il ait déjà mis un terme à leur couple, contrairement aux épouses et petites amies de détenus, qui maintiennent beaucoup plus souvent et plus longtemps la relation. Ainsi, pour la femme incarcérée, le délitement des liens sociaux est rapide et l’horizon se limite très vite à la carcéralité.

Une rude carcéralité car, contrairement aux détenus hommes, elles n’ont pas droit à la période d’accueil et d’observation destinée à atténuer le choc de l’incarcération. Dans les petites maisons d’arrêt, elles peuvent se retrouver totalement seules si par hasard il n’y a pas d’autres femmes incarcérées au même moment qu’elles. Elles n’ont accès aux activités proposées (cours, sport, formations) que sur des créneaux horaires restreints. Elles bénéficient peu, comparativement aux hommes, de la semi-liberté, qui permet de travailler à l’extérieur en journée et de revenir le soir en détention.

Dans cet univers clos, coercitif et hiérarchisé, une conception patriarcale de la féminité continue de faire pression sur les femmes. Ainsi si il n’y a pas d’hommes ni parmi les détenus ni parmi les surveillants en contact direct avec les femmes incarcérées,  ils sont présents aux postes plus gradés. Ils sont donc amenés à prendre des décisions réglant la vie des détenues et parfois lourdes de conséquences : changement de co-cellulaire, mise au quartier disciplinaire…
Les difficultés liées à la surpopulation carcérale, le racket, y sont souvent souvent ramenés à de simples querelles « de filles ». Non que ces problèmes trouvent davantage leurs solutions dans les quartiers d’hommes, mais on en fait ici une interprétation différente, avec comme conséquences une attitude paternaliste et infantilisante envers les détenues.
Le règlement intérieur et les produits disponibles à la cantine (commandes hebdomadaires que les détenues passent pour améliorer l’ordinaire, payées avec l’argent envoyé par les familles ou gagné en travaillant en détention)  reproduisent à l’intérieur des murs le contrôle social sur l’apparence et la séduction féminine, avec toute l’ambivalence que l’on retrouve à l’extérieur. Ainsi, à côté d’une incitation à à « ne pas se laisser aller » et à « prendre soin de soi » à travers le sport ou des soins esthétiques qui peuvent être proposés à des femmes jugées narcissiquement fragiles, on trouve des règlements intérieurs interdisant shorts et débardeurs dans les espaces de circulation et prohibant le parfum. Les seuls sous-vêtements disponibles à la cantine sont des brassières de sport Décathlon. Est-ce à dire qu’on considère que le port d’un soutien-gorge un tant soit peu féminin n’a de sens qu’avec le regard d’un homme pour le voir ? L’administration pénitentiaire penserait-elle que trop d’apprêt signe forcément une tentative de séduction et donc de corruption de la part des Eves incarcérées envers les gradés ?
Enfin, il existe en prison parmi les détenues une forme d’ordre social, informel mais reconnu par toutes et tous, détenues, surveillantes et gradés, qui a tout à voir avec la représentation de la nature féminine. Il y a les caïds, celles qui, comme leurs homologues masculins avec qui elles partagent postures langage, se sont lancées de manière autonome et avec succès dans le trafic de stupéfiants. Leur comportement irrite et leur attitude provocatrice les amène souvent à un bras de fer avec l’administration pénitentiaire, qui se solde par des sanctions ou des peines supplémentaires.  La Justice pourtant peut se montrer plus indulgente qu’avec les trafiquants masculins, pourvu qu’elle puisse percevoir une fragilité ou une naïveté, le meilleur exemple étant celui de la jeune femme se laissant embarquer par son amour pour un dealer.
Il y a les femmes coupables d’homicides, bien souvent sur un compagnon violent au terme d’années de maltraitance, qui commencent parfois dans l’enfance et se poursuivent ensuite avec un homme, ou plusieurs dans une répétition de l’histoire traumatique. Leur parcours pénal va être marqué par une grande ambivalence : entre injonction à reconnaitre sa culpabilité, sous forme d’expressions de remords, d’acceptation pleine et entière de la durée de la peine et de paiement de parties civiles, et reconnaissance de soi-même en tant que victime,  statut en général jamais pensé et jamais entériné par la Justice faute de plainte, et pourtant indispensable à la reconstruction de soi. Cette ambivalence se retrouve dans les mesures d’aménagement de peine (libération conditionnelle, bracelet électronique) qui sont parfois refusées car le juge craint si le compagnon n’est pas décédé une vengeance ou la poursuite de la relation d’emprise. Il ordonne donc la poursuite de l’incarcération comme une « mesure de protection » pour la femme…
Il y a enfin, au bas de la hiérarchie sociale qui s’établit en prison, les femmes infanticides. L’infanticide garde une part d’incompréhensible contre laquelle toutes les remises en contexte et toutes les expertises psychologiques ne peuvent lutter. C’est le crime parmi les crimes. Parce qu’il semble en contradiction absolue avec le fameux instinct maternel, cet amour et ces soins que toute femme donnerait de façon innée à son bébé,  la femme coupable d’infanticide est jugée monstrueuse, contre-nature. Elles ne sont pas fréquentables et sont souvent rudoyées en cas de cohabitation forcée. Aussi taisent-elles ce qui les amènent en détention, cachent toute photo, tout souvenir et toutes larmes, de peur de se voir ostraciser, ce qui rend le travail de deuil difficile.

Ce rapide tour d’horizon de la situation des femmes incarcérées, à travers les observations que j’ai pu faire dans le cadre de mon exercice de la médecine en milieu pénitentiaire et les données de l’Observatoire international des prisons, montre bien que la prison a été construite par et pour des hommes, obéissant à une logique du nombre sur laquelle il serait également bon de se questionner, l’idéal de masculinité n’étant probablement pas étranger à la sur-représentativité des hommes parmi la population délinquante.  Néanmoins, il y a des femmes incarcérées et malgré que la politique pénale prévoit de construire encore davantage de prisons,  la question de l’amélioration de leur situation n’est jamais évoquée. Pourtant, la prison fait partie de la République et  dedans comme dehors, l’égalité est y un droit.

Sources :

Femmes détenues – Observatoire international des prisons https://oip.org/decrypter/thematiques/femmes-detenues/

 

Brigade cynophile cherche phobique

Tiens ! Ce matin, outre les familles en visite, il y a des visiteurs inhabituels dans le sas d’entrée : la brigade cynophile est là, composée de 3 gendarmes en uniforme et bien sûr d’un chien. Si d’aucuns le qualifieraient de beau en voyant son poil dense et brillant et ses yeux vifs, les seuls adjectifs qui me viennent à l’esprit sont plutôt : gros, énorme, monstrueux !

Et quand il s’élance sur un signal de son maître, malgré qu’il soit retenu par une laisse, je n’en mène pas large. Il se faufile entre nous, il s’approche et ma phobie s’emballe. Et si, après avoir serré tant de mains, j’avais sur les doigts des traces de cannabis que ce chien à la truffe supersonique pouvait détecter ? Et si ce fin limier s’excitait devant les senteurs du tupperware de poulet que j’ai amené pour mon déjeuner ? Et, en admettant que les chiens puissent interpréter, s’il prenait ma peur pour de la culpabilité ? Ca y est, il est à mes pieds, je transpire… et il passe.

Il entraine son maître vers un jeune homme maigre en doudoune et se met à aboyer furieusement. Le jeune homme est aussitôt pris à part par les gendarmes qui lui demandent ses papiers d’identité tandis que le chien, galvanisé par ce premier succès, recommence à flairer. Cette fois, c’est devant un vieux monsieur qu’il s’arrête et donne de la voix. Il ne se tient plus d’excitation quand il fourre sa truffe dans le grand sac plastique plein de vêtements que le monsieur amène au parloir. L’homme proteste dune voix faible, sa femme le soutient. On les sent gênés d’être ainsi sous les aboiements accusateurs et les regards, ces gens dont on sent qu’ils se fondent d’ordinaire dans le gris de leur quotidien. Mais l’oracle canin a parlé, son verdict est sans appel.

Peut-il se tromper ? Ce vieux monsieur est sans doute un père, a-t-il cédé à la pression de son fils, a-t-il pensé l’aider en lui amenant ce qu’il demandait avec tant d’insistance ? Ce ne sont pas des questions que le chien se pose, trop occupé qu’il est à savourer sa friandise, récompense de son travail…

Comment fait-on avec les faits ?

En créant ce blog j’avais pour ambition, entre autres, de donner un plus grand écho aux interrogations que l’on me fait et de prendre le temps de donner forme à mes réponses.

Alors cette question-là, je savais bien que j’allais devoir m’y coller un jour ou l’autre. Evidente dans le sens où elle vient d’emblée, elle n’est pourtant pas simple. Elle a été ma première appréhension avant même de mettre un pied en prison. J’avais accepté ce stage d’interne, très formateur sans nul doute et dont on m’avait dit beaucoup de bien, mais j’allais devoir entendre des histoires horribles, probablement pires que tout ce que mon imagination avait à me proposer. Je craignais de ressentir du dégout, de la répulsion, peut-être même de la peur, bref tout sentiment indigne d’un « bon » psychiatre et certainement néfaste à la thérapie.

Un de mes premiers entretiens me montra un autre danger. Je reçus une jeune patient qui s’effondra au bout de quelques minutes, son corps et ses larmes se répandant sur mon bureau, réduisant ainsi la distance entre nous et semblant appeler une contenance physique.  Comment ne pas se faire happer par ce déferlement de douleur ? Comment ne pas se laisser inonder par cette émotion qui bloque la pensée ? Ne pas se précipiter sur une réponse opératoire pour arrêter cela ?

Car la question de savoir comment vivre après, ils sont nombreux à se la poser et à me la poser. Elle est de celles qui taraude et ne laisse pas de répit. Certains  envisagent la mort comme une porte dérobée. D’autres se réfugient dans les toxiques. Comment avancer sans trahir ceux dont la vie s’est arrêtée ? Comment supporter le regard de l’autre quand on n’arrive pas à se regarder en face ? Alléger le poids de cette culpabilité quand elle permet aussi de garder une part d’humanité ? Ces question sont philosophiques mais elles ne sont ici pas abstraites, elles sont éprouvées et aucun discours construit à priori ne peut y répondre.

Je pense à un patient en particulier qui me convoque sans cesse sur ces interrogations.  Le défi est vain et je m’y refuse toujours, non pas que je crois qu’il n’y ait pas de réponse mais car j’ignore à ce stade quelles vont être les siennes. Sa réaction face à mon incomplétude est un bon indicateur de son état d’esprit : tantôt il parvient à dominer sa frustration par l’humour tantôt il raille avec agressivité mon inutilité. Je pense aussi à cette patiente qui se demandait comment elle allait pouvoir « tenir » suite à la perte de son frère, frère handicapé à qui elle avait donné la mort car il lui était insupportable qu’il soit placé en institution. Je lui fis remarquer qu’il s’était écoulé deux mois déjà depuis le décès et qu’il ne semblait pas nécessaire que son intelligence sache comment « tenir » pour qu’elle soit capable de le faire.

Mais comme je le pressentais, un frisson dans le dos, un début de nausée surgissent parfois à certaines paroles. Des éprouvés corporels qui doivent alerter, questionner, comme autant de signes à intégrer dans le tableau clinique.

Si l’empathie s’appuie sur ce qu’il y a d’irréductiblement semblable entre deux être humains, le malaise révèle ce qui les sépare. C’est dans ce que le patient dit des faits plutôt que des faits eux-même que se mesure la distance entre nos deux constructions psychiques: une crudité là où la pudeur nous fait parler de « drame » et d' »événement », une jouissance là où nous sommes pris d’horreur, une injustice là où nous voyons une agression, une toute-puissance là où nous posons nos limites. Ce sont ces aller-retours , ce jeu de miroir qui permettent à notre compréhension de la personne de se construire.

Aussi nos sentiments humains ne font pas de nous de mauvais psychiatres pourvu que nous en fassions quelque chose.

Ne pas sonner avant d’entrer

Comme chaque matin, le même dilemme me retarde devant la penderie : ces chaussures, sonneront, sonneront pas ? et cette ceinture ? les boutons de ce manteau ne sont-ils pas trop gros ?

C’est qu’il y a, avant de rentrer dans la prison, un défi incontournable : le contrôle de sécurité. Que vous veniez depuis deux jours ou depuis trois ans, il s’agit jour après jour de montrer patte blanche et de s’assurer que rien de délictueux ou de dangereux n’entre en détention.

Au moindre signal sonore en passant sous le portique, il faudra se délester de ses effets, les placer sur le tapis roulant afin qu’ils soient examinés par les rayons X et franchir à nouveau le portique, jusqu’à ce que le silence se fasse.

Strip-tease matinal chronophage et gênant lorsque les différents membres du personnel pénitentiaire ou les bénévoles intervenant en prison attendent derrière vous que vous trouviez l’objet responsable du tapage et vous voient en chaussettes dépareillées.

Lorsque je passe en dernier, c’est moi qui observe :  les familles venues pour les parloirs, cette jeune femme qui s’est faite séduisante pour son homme et brave le froid dans sa mini-jupe, ces enfants qui passent et repassent sous le portique, joueurs et innocents, au grand damne de leur mère, cet avocat qui vient rencontrer son client, contemple le carrelage boueux et hésite à enlever ses chaussures.

Ce rituel, je m’y suis habitué et j’ai appris à faire le tri dans ma garde-robe, même si le détecteur peut parfois se montrer capricieux, et sensible comme une vieille personne bourrée d’arthrose aux changements climatiques.

Mais quelque chose en moi se rebiffe contre cette idée de s’adapter et de ne pas faire de bruit.  Même si je ne suis ni en bleu, ni en blouse, je me refuse à adopter un uniforme pour aller en prison. Alors je les mets quand même, ces chaussures et cette ceinture trop bruyantes ! Aussi futile que cela paraisse, elles font partie de mes choix.  C’est mon petit acte de résistance contre la dépersonnalisation ambiante, ma protestation dérisoire contre la déshumanisation, qui finalement n’emmerde que moi et me met en retard chaque matin !