Plus bleu que le bleu

Quand Madame G entre dans le bureau, elle commence par s’excuser. D’être là, de me prendre mon temps, d’avoir besoin d’aide. C’est une petite femme frêle qui s’habille avec soin et discrétion, qui porte ses cheveux gris en un chignon désuet et qui me donne du « Madame » plus que nécessaire.

Mais quand elle relève la tête, il y a ses yeux qui s’imposent et qui disent qu’il y a plus à comprendre que cette apparente docilité. D’où viennent-ils, ces yeux d’un bleu glacier qui vous transperce et vous fait fondre à la fois ?Comment sont-ils arrivés là, au milieu de ces pommettes un peu hautes et de ce teint mat ?C’est que là où la plupart des gens viennent de quelque part, Madame G fait partie des voyageurs, ceux dont l’origine se perd dans le temps, l’espace et les fantasmes.

Elle n’est pas très vieille Madame G, une petite cinquantaine, mais elle est déjà grand-mère. « C’est comme ça chez nous» me dit-elle. Cette explication reviendra souvent, justifiant ce qu’elle-même ne trouve pas toujours justifiable. Madame G a été scolarisée, au moins jusqu’au baccalauréat me semble-t-il, et elle a son permis de conduire. Ce qui lui a permis d’avoir d’autres désirs, de se débrouiller mieux que les autres mais malheureusement pas de s’affranchir de certains carcans. Madame G s’est mariée et a eu ses enfants jeunes parce que « c’est comme ça chez nous », mais son union étant malheureuse, elle y a mis fin et a travaillé et élevé ses fils seule. Et il lui aura fallu du courage, car ça, « ça ne se fait pas » chez les gens du voyage.

On lui aurait reproché de vouloir être indépendante, ou peut-être encore davantage d’y parvenir. Menace pour cette communauté qui a vécu et survécu grâce à la solidarité et la loyauté indéfectible de ses membres ? Il n’était pas question de la laisser se dérober et elle devait prouver, parce qu’elle était plus libre et autonome que les autres, qu’elle restait fidèle à ces valeurs. Jusqu’à ce qu’elle s’y oublie, jusqu’à ce qu’elle s’y épuise. Elle n’allait pas bien depuis longtemps déjà, à force de devoir donner, de devoir payer, de rendre des services qu’elle ne pouvait refuser et pour lesquels elle n’était pas remerciée. Elle n’avait plus rien à elle, pas même le sentiment d’être aimée pour ce qu’elle était. Elle avait pensé à mourir mais finalement il y a eu ce geste malheureux.

Avait-elle pensé à se faire aider, à consulter ? « Ca ne se fait pas, chez nous ». Fataliste, on ne sait pas trop ce qu’elle regrette, si ce n’est cet acte délictueux. Quant à la prison, elle s’y sent finalement « plus libre que dehors ».

Au fil de nos entretiens, ses yeux parlent et disent tour à tour la tristesse, la crainte, l’humour et la sagesse d’une femme qui a beaucoup vécu, qui s’est beaucoup battue. A l’avenir, elle aimerait penser davantage à elle mais le lui pardonnera-t-on ? Et surtout, se l’autorisera-t-elle ?

Je ne sais pas si c’est vraiment « comme ça » chez les gens du voyage, c’était peut-être uniquement la réalité de Madame G. Mais si son histoire m’a touchée, c’est qu’elle reflète le dévouement auquel les femmes sont assignées et leurs aspirations, quelles que soient les communautés.

Il y a aussi dans ses yeux là quelque chose qui vient de loin et qui est universel.

De long en large : histoire de l’architecture carcérale

Pénétrer pour la première fois dans une prison, c’est pénétrer dans un lieu hors du commun. D’abord parce que rares sont les possibilités d’y entrer pour une simple visite. Ensuite, parce que nous prenons vite conscience que ces lieux ne sont pas pensés de la même façon que ceux que l’on fréquente habituellement. Et ce à travers des éléments très concrets : des portes que nous ne pouvons pas ouvrir, des sas qui nous ralentissent, des ouvertures qui ne donnent pas sur l’extérieur mais sur un autre mur…

L’architecture carcérale a ses spécificités et poursuit des objectifs éloignés de ceux qui président à la construction de nos bâtiments usuels. Comment cette spécificité s’est-elle construite à travers l’histoire ?  Que nous dit l’évolution architecturale de l’évolution conceptuelle de la détention ?

Pour répondre à ces questions, je vous propose une petite histoire de l’architecture carcérale, qui va nous emmener de la Révolution française à nos jours. Et vous allez le voir, les questionnements et difficultés au sujet de la prison ont traversé les siècles avec une étonnante vivacité…

La peine d’emprisonnement telle qu’elle commence à être pensée à la fin du XVIIIème siècle représente une rupture par rapport à l’Ancien Régime. Les lieux d’enfermement existants sont critiqués car regroupant des catégories hétéroclites de détenus, des mendiants aux criminels, dans une grande promiscuité. Ils représentent aussi l’arbitraire du pouvoir royal lorsqu’on y est enfermé sur lettre de cachet. Quant à leur mission, elle consiste simplement à enfermer, en vue de protéger la société ou pour y maintenir un prévenu dans l’attente d’un jugement ou d’une exécution de peine. La peine d’emprisonnement représente ainsi une évolution humaniste car elle se donne un objectif supplémentaire, l’amendement de l’esprit du délinquant, et se substitue aux châtiments corporels.

Les nouveaux inspecteurs généraux des prisons (Charles Lucas, Alexis de Tocqueville par exemple) cherchent à définir les règles et contours de la peine carcérale. Cela passe par une réflexion sur le meilleur modèle architectural, capable de permettre une bonne gestion des détenus mais aussi de favoriser leur correction. De nombreux ouvrages d’architecture sont publiés, les mérites des différentes réalisations étrangères sont comparés. Les débats se concentrent autour de 2 systèmes :

– le modèle pennsylvanien : un emprisonnement cellulaire individuel et continu comme dans la prison de Chery Hill à Philadelphie

– le modèle auburnien : un emprisonnement cellulaire individuel la nuit et commun le jour comme dans la prison d’Auburn dans l’Etat de New York.

C’est également à cette époque que Jeremy Bentham publie en Grande-Bretagne son « Panoptique. Mémoire sur un nouveau principe pour construire des maisons d’inspection et nommément des maisons de force » (1791). Bentham n’est pas architecte mais philosophe et s’il dessine les plans de la prison idéale c’est qu’il pense voir ainsi « la morale réformée, la santé préservée, l’industrie revigorée, l’instruction diffusée, les charges publiques allégées, l’économie fortifiée — le nœud gordien des lois sur les pauvres non pas tranché, mais dénoué — tout cela par une simple idée architecturale ». Rien de moins.

La prison qu’il imagine est un bâtiment circulaire où sont logés les détenus dans des cellules individuelles avec au centre une tour de surveillance qui permet à un seul gardien de voir l’ensemble des détenus. Selon Bentham, « être constamment sous les yeux d’un inspecteur c’est perdre en effet la puissance de faire le mal, et presque la pensée de le vouloir. Ainsi le panoptique forge « la bonne conduite actuelle » et « la réformation future des prisonniers ». A cela s’ajoute une singularité : les prisonniers ne peuvent à aucun moment voir les gardiens si bien qu’ils ne savent jamais s’ils sont réellement observés ou pas. Ainsi la surveillance n’a pas besoin d’être effective pour être efficace.

Au milieu du XIXème siècle ont lieu les premiers congrès pénitentiaires internationaux. Une doctrine commune se dégage, celle de l’encellulement individuel, la Société générale des prisons rejetant tout modèle d’enfermement mixte impliquant des contacts entre détenus. En effet l’isolement est considéré comme le moyen de punir mais aussi de laisser le détenu face à sa conscience. Ainsi dans la chapelle, lieu de moralisation et de repentir par excellence, les détenus sont installés dans des stalles en bois individuelles pour entendre la messe sans distraction. A l’inverse, le contact est perçu comme une source d’augmentation de la criminalité, de sexualité déviante et de diffusion des germes et est fortement réprimée. L’exemple extrême est celui de la Belgique qui impose le port du capuchon aux détenus contre toute possibilité de reconnaissance et de communication entre eux hors de la cellule.

Cependant la théorisation de l’espace carcéral n’est que partielle. Les espaces extra-cellulaires tels que les espaces de circulation, de travail ou les bâtiments administratifs et techniques sont quasiment absents des textes.

Reste que les prisons départementales sont surpeuplées et ne permettent pas d’appliquer l’encellulement individuel, et on construit peu de nouveaux établissements, l’opinion publique étant hostile à la dépense. Il est intéressant de noter par exemple qu’aucune prison panoptique n’a été construit du vivant de Bentham et très peu après, les coûts s’avérant trop élevés et la viabilité mauvaise. Ce modèle doit en fait principalement sa renommée à Michel Foucault qui, en 1975 dans Surveiller et punir, en fait le modèle abstrait d’une société disciplinaire fondée sur le contrôle social.

Une des rares constructions ayant mis en pratique les idées de l’époque est la prison de la Petite Roquette à Paris, construite en 1825 par Louis-Hippolyte Lebas et destinée aux mineurs. Il dessine un plan rayonnant, répondant aux exigences de séparation et de surveillance des ailes assurée grâce à l’espace central. Cette exception va montrer deux choses : la première est que l’application du système cellulaire individuel à chaque détenu est déjà l’horizon hors d’atteinte des politiques pénitentiaires françaises et la seconde est qu’il peut s’avérer contre-productif. L’enfermement et l’isolement des petits détenus 22h par jour a évidemment des conséquences catastrophiques et l’opinion publique, portée par des voix comme celles de Victor Hugo, finit par s’en émouvoir. La Petite Roquette est alors consacrée aux femmes à partir des années 1930, puis détruite en 1974.

L’architecture-type actuelle reprend pour partie la norme de la séparation, notamment par rapport au milieu libre. Dans le carré du mur d’enceinte, l’organisation se fait selon la diagonale avec une entrée par un angle pour profiter des plus grandes distances. Puis un bâtiment assez massif pour l’administration et les services généraux fait barrière à la zone de détention proprement dite. Au-delà, des bâtiments de détention en forme de V enserrent des cours de promenade et terrains de sport. Il s’agit ici de contenir toute possibilité de débordement et de réduire les besoins humains de surveillance. Celle-ci étant assurée de de plus en plus à distance : vitres sans tain, caméras. Au sein des zones de détention elles-même, l’encellulement individuel reste un idéal, encore aujourd’hui rarement atteint, mais il a changé de statut : perdant son sens correctif et moral, il est réclamé au nom du respect des droits et de la dignité des personnes détenues. Comme au XIXème siècle, il existe toujours des craintes concernant une contagion de la délinquance, en témoignent les réflexions actuelles sur la radicalisation en détention ou sur les moyens de séparer les primo-délinquants des récidivistes. La promiscuité véhicule encore des fantasmes concernant la sexualité des détenus, et est malheureusement aussi source de réelles violences. Quant à l’aspect sanitaire, il reste préoccupant (transmission d’hépatites, cas de tuberculose ou plus récemment de Covid-19). Néanmoins les effets délétères de l’isolement sont aussi connus et la doctrine pénitentiaire promeut en parallèle la création d’espaces collectifs plus importants pour éviter de faire de l’incarcération un temps suspendu pauvre en activités et destructeurs de tout lien social et familial. La socialisation est aujourd’hui vue comme un vecteur de réhabilitation, à condition toutefois qu’elle soit contrôlée.

En travaillant sur ce panorama chronologique de l’architecture carcérale, j’ai été frappée par le fait que, pour progressistes et humanistes quelles soient, les réflexions sur la prison idéale sont restées et restent peu probantes, soit parce qu’elles ne sont pas appliquées faute d’un investissement suffisant, soit précisément parce qu’elles sont appliquées et conduisent dans les faits à des situations de maltraitance. La prison serait-elle, quoique l’on fasse, un enfer pavé de bonnes intentions ?

 

Bibliographie :

Quand la cellule devient la norme. Théories de l’architecture carcérale au XIXème siècle. Elsa Besson, Metropolitiques, 22/01/2018

La prison, une peine spatiale. Jean Berard, Metropolitiques, 23/04/2018.

Panoptique, article Wikipedia.

La querelle des Anciens et des Modernes

« C’était mieux avant … » Toujours circonspecte lorsque j’entends cette phrase, le doute s’est pourtant emparé de moi au fur et à mesure que j’entendais des patients détenus, mais aussi certains de mes collègues plus âgés me parler de l’ancienne prison de la ville. Exerçant depuis seulement quatre ans, je ne l’ai jamais connue puisqu’elle a été délaissée pour le nouvel établissement en 2010. Celui-ci faisait partie d’un groupe de trois constructions pénitentiaires commandées par l’État au groupe Bouygues dans le cadre d’un partenariat public-privé. Or là où le cabinet d’architecture se félicite d’avoir remplacé des bâtiments vétustes (et je ne doute pas qu’ils l’étaient) par de nouveaux locaux plus adaptés, le verdict parmi les usagers semble relativement unanime : « C’était mieux avant… »

Alors, simple nostalgie sans objet ? Eternelle querelle des Anciens et des Modernes ? Ou témoin d’une certaine évolution des prisons ?

Les patients avec lesquels j’ai échangé regrettent des contacts humains plus fréquents et plus simples, un sentiment de dépersonnalisation et d’insécurité moindre, des déplacements plus aisés, une meilleure « ambiance » malgré l’étrangeté que peut revêtir ce mot dans un contexte carcéral. Ceci pourrait s’expliquer par la taille de la nouvelle prison, bien plus conséquente, mais qui n’a pas pour autant mis un terme à la surpopulation carcérale.

Même son de cloche du côté des soignants de l’équipe, pour lesquels le déménagement confine au traumatisme. On déplore les bonjours lancés au hasard en direction de vitres sans teint, qui finissent par décourager les plus polis, le manque de lumière et de visibilité sur l’extérieur qui nous étiole comme des tournesols malheureux et qui fait de nos rares bureaux avec fenêtres un sujet de conflit, le manque de fluidité et les délais supplémentaires pour pouvoir recevoir des patients y compris dans l’urgence.

Les personnes détenues rapportent aussi l’éloignement de ce nouvel établissement, qui rend plus difficile l’accès pour leurs proches. En effet, là où il était possible de rejoindre l’ancienne prison à pied depuis la gare, il faut désormais aller jusqu’au terminus d’une ligne de bus qui vous emmène dans une zone commerciale et industrielle en périphérie de la ville.

Voilà des arguments qui semblent en contradiction avec les principes avancés pour soutenir la construction de nouveaux établissements pénitentiaires devant favoriser le respect de la dignité des personnes et leur réinsertion, tant par l’accroissement du nombre de places que par leur conception architecturale.

La prison dont je vous parle pourrait alors être un mauvais exemple isolé, un projet « raté ». N’ayant pas l’expérience d’autres structures, je me suis mise en quête d’informations. L’INCC (Institut National de Criminalistique et de Criminologie de Bruxelles) a réalisé un questionnaire évaluant la qualité de vie dans les différentes prisons belges et constate que les anciens établissements (comme Louvain Centrale, 1860) sont privilégiés tant par les personnes détenues que par les professionnels de terrain, contrairement aux prisons modernes (telles Ittre,2002 ou Hasselt, 2004). Les éléments architecturaux d’explication seraient les suivants : les anciens bâtiments présentent de grandes ouvertures en horizontalité comme en verticalité, de nombreux croisements, nœuds de circulation qui sont autant d’espaces de rencontre. A l’inverse, la prison moderne se caractérise par son cloisonnement, ses espaces segmentés et sa circularité qui interdit les croisements et les regroupements. Il y a davantage de possibilité d’appropriation de l’espace (au niveau de la cellule notamment) mais beaucoup plus de conflits et de jeux de conquête territoriale. Enfin, la sécurité y est assurée de façon passive, via les murs et autres dispositifs architecturaux, là où les anciens établissements tablent sur une sécurité « dynamique » basée sur une meilleure connaissance entre les individus.

Les impressions rapportées par les personnes détenues semblent donc trouver leur explication dans cet agencement différent de l’espace, qui produit son effet sur le psychisme des personnes qui ont à y vivre ou y travailler.

Enfin le géographe français Olivier Milhaud, dans son ouvrage Séparer et punir, confirme que la relégation spatiale des prisons, c’est à dire l’éloignement par rapport au tissu social, est une réalité, notamment en ce qui concerne les établissements pour peine. Ils sont très souvent excentrés par rapport aux réseaux de transport et aux masses démographiques françaises. Ainsi, dans les maisons centrales, seuls 6 % des personnes détenues sont dans leur département d’origine, contre 65 % des personnes détenues en maison d’arrêt. En effet, dans les programmes récents, c’est à dire depuis les années 80, les constructions sont prises dans des contraintes de coût et d’accessibilité difficiles à concilier. Ces tensions aboutissent à des compromis sous forme d’une implantation périphérique. S’il est difficile de conclure à un « rejet systématique des détenus dans un espace clairement tenu à l’écart », l’auteur affirme cependant que les prisons tendent à se voir confinées « dans les périphéries où toute ressource et tout prétexte à investissement public sont les bienvenus et à distance des habitations pour permettre une acceptation plus facile par la société locale ». En effet, les conflits engendrés par de tels projets sont fréquents : s’ils présentent un intérêt pour les territoires en crise économique ou démographique, ils sont souvent contestés par la population et les élus locaux.

Il est en tout cas un point sur lequel les nouvelles prisons vont rapidement rejoindre leurs ancêtres, mettant ainsi d’accord Anciens et Modernes, c’est la vétusté. L’hiver dernier, lors d’une période de pluies, je traversais le hall du service en slalomant entre les bassines en plastique recueillant l’eau gouttant du plafond. Quelques jours plus tard, une plaque de placo s’écroulait dans un de nos bureaux de consultation fort heureusement vide.

La prison de la Santé a quant à elle ré-ouvert en janvier 2019 après d’importants travaux de rénovation ayant coûté environ 800 millions d’euros. Aujourd’hui, les syndicats pénitenciers dénoncent des pannes et des fuites de canalisation récurrents. Aux Baumettes 2, un an à peine après l’ouverture, les dégâts étaient déjà nombreux : infiltrations d’eau ayant fait là aussi céder des faux plafonds et disjoncter le système électrique, chaudière inadaptée à l’infrastructure, mur du gymnase en carton-pâte éventré par un malheureux penalty…

Les partenariats public-privés sont pointés du doigt par la Cour des Comptes depuis 2017 pour ces nombreuses malfaçons, ainsi que pour leur coût finalement désavantageux pour l’État. Le rapport de la Cour des Comptes déplore une situation faussée dès le départ, avec des évaluations préalables qui étaient « favorables à la solution du contrat de partenariat », avec des référentiels de coûts « pas transparents » et des données chiffrées retenues « pas documentées. » Ces partenariats, mis en œuvre par l’administration pénitentiaire au début des années 2000, consistaient à sous-traiter au privé la construction et la gestion du bâti des prisons, l’État n’étant plus que le locataire. Bouygues, Spie Batignolles, Vinci et Eiffage – sont ainsi aujourd’hui propriétaires de 15 % de places en cellule (14 établissements sur 171), lesquelles mobilisent annuellement près de 40 % des crédits immobiliers de la justice, jusqu’en… 2036. Et la Cour des Comptes de s’inquiéter de la capacité du Ministère à mobiliser des ressources suffisantes au regard des besoins recensés et du plan d’encellulement individuel, toujours pas respecté.

Les enjeux fonciers et économiques dans un contexte de restriction budgétaire entraînent des partis-pris implicites : recours à des partenariats public-privés auxquels seuls quelques grands groupes sont en mesure de répondre, construction de prisons de plus en plus grande capacité pour des coûts de fonctionnements rationalisés… qui entravent largement et dès les premiers stades du projet les réflexions possibles sur la forme, l’intégration urbaine, le sens de la peine…

Ils conduisent in fine à des écarts considérables entre la volonté théorique (donner à la prison les moyens pour réinsérer) et la réalité du produit fini. Mais cette situation illustre également toute l’ambiguité de la peine de prison elle-même : désocialiser pour resocialiser.

Là encore, une très ancienne question… Dans un prochain article, je vous propose de nous pencher davantage sur l’histoire des prisons pour étudier leur évolution tant sur le plan conceptuel qu’architectural. Nous verrons ainsi comment, dès le XVIIIème siècle, les philosophes et architectes ont pensé de concert comment la prison pouvait atteindre son but social.

Bibliographie :

L’architecture carcérale, David Scheer et David Tieleman, Journée de réflexion « Des (nouvelles) prisons. Et après ? », ULB 15/03/2014

La prison, une peine spatiale, Jean Bernard, Metropolitiques, 23/04/2018

Séparer et punir, une géographie des prisons françaises, Olivier Milhaud, 2017

Prisons : La France ne construit plus en partenariat public/privé, Nicolas Jacquard, Le Parisien, 04/11/2018

Prison. La Cour des Comptes sévère sur les partenariats public-privé, Ouest France avec Reuters,

13/12/2017.

De l’ordinaire à l’extraordinaire

J’ai retrouvé un texte écrit il y a plusieurs mois de cela, dont la relecture a eu un écho particulier en cette période de nouveau confinement. Je m’y interrogeais sur ce qui manque le plus aux personnes détenues, et sur ce que cela pouvait nous apprendre à nous, qui jouissons habituellement de notre liberté et de tout un tas de  choses…

Certain.es s’offusquent que les personnes détenues puissent avoir une télévision (payante) en cellule, faire du sport ou d’autres activités, ou soient rémunérées pour leur travail. Cela rendrait la détention moins douloureuse, et par tant moins dissuasive selon les tenants de cette approche du sens de la peine. Cet article n’a pas pour objet d’émettre un avis sur ce que devrait être la peine, si elle doit ou non faire souffrir pour être efficace notamment, mais de réfléchir sur ce qui est réellement souffrance pour les personnes concernées.

S’agit-il du manque d’argent, de divertissements ou d’autres biens de consommation ? C’est souvent ce qui hors les murs nous fait courir, même si c’est à notre corps défendant. C’est aussi ce qui a pu motiver certains actes délictueux. Mais si un écran peut être une évasion momentanée, la réalité rattrape bien rapidement les fugitifs, au détour d’une pensée qui s’invite dans le vide laissé par les images hypnotiques et ne veut plus partir, d’un bruit de clés ou de pas qui les ramène brutalement entre leurs quatre murs. Quant à l’argent  de la cocaïne ou les cylindrées des go fast, dans le sommeil comme dans la vie, ces rêves se transforment rapidement en cauchemars.

Quand on est arrêté, quand on est enfermé, il semble bien que le manque ne se situe plus là. Et si les personnes détenues sont emprisonnées pour apprendre de leurs erreurs, écouter ce qui les fait souffrir pourrait bien nous faire réfléchir en retour.

Alors de quoi est-on réellement privé lorsqu’on est en prison ? De sa liberté avec un grand L répondrait évidemment l’Homme avec un grand H. Celui-là, qui est plus qu’un être de chair et de sentiments, qui incarne toutes les valeurs qui font sa grandeur et l’élèvent au-delà de la trivialité quotidienne, celui-là en effet n’imagine pas de pire privation que celle de sa Liberté, de sa toute-puissance.

Mais cet Homme-là est une idée. Ceux que je rencontre sont des hommes bien réels et ce réel les rend minuscules. Ils sont d’argile plus que d’airain. Même si l’épreuve du feu les a endurci, cela craque sous le vernis. Leur solitude et leurs peurs sont grandes mais leurs rêves sont tout petits.

L’Espoir, c’est retrouver un vrai lit. L’Amour c’est être deux dans le canapé sous le même plaid. Pour Monsieur G, c’est avoir passé vingt ans à éplucher les patates pour que sa femme cuisine le pot au feu. C’est la machine à coudre d’occasion qu’il lui avait offerte à son anniversaire. Il ne lui faisait pas souvent de cadeaux mais là il était sûr de son coup. Ah s’il avait su, il y aurait eu plus souvent des fleurs ! Les regrets sont dérisoires mais la tristesse est infinie. L’Absence c’est quand un parloir se termine alors qu’on n’a pas pu tout dire, c’est la photo écornée d’un gamin qui grandit au loin. L’Angoisse c’est quand le courrier n’arrive plus. Et la Dignité, même la dignité, ce n’est pas grand-chose. Pour Monsieur V, c’est ne pas mettre la clémentine avec le chili con carne dans la gamelle parce qu’ « on n’est pas des chiens ». C’est se retenir de chialer tant que les co-détenus ne sont pas partis en promenade.

Quand ils me racontent leurs permissions, ils me décrivent le goût du vrai café, le plaisir de marcher plus de vingt mètres dans la même direction, de laisser ses yeux glisser jusqu’à l’horizon. Ils saisissent l’instant là où parfois nous le laissons filer, inconscients du trésor perdu. Parce qu’ils en ont perdu l’habitude, ils ils peuvent tout redécouvrir. Avec un regard neuf, ils peuvent voir l’extraordinaire, celui qui n’est pas dans les grands mots mais dans les toutes petites choses.

Depuis que je les connais, une fois la journée finie, lorsque la lourde porte se referme derrière moi, je sens le soleil, l’air frais ou la pluie.

A un jeune homme

C’est un matin. J’arrive dans le service d’un pas léger, car je suis, pour une fois et par la grâce du trafic routier, en avance. Cela pourrait être une journée qui commence bien. J’avance dans le couloir en saluant les uns et les autres par les portes entrebaillées, jusqu’à ce que je croise notre cadre de santé qui m’arrête.

« Es-tu le médecin référent de Monsieur B ? » J’acquiesce. Est-ce un pressentiment ou son regard qui s’attriste ? Est-ce ce que je lis de compassion sur son visage ? Ou simplement l’inquiétude que j’ai toujours eu pour ce jeune homme fragile ? Je sais que les nouvelles ne sont pas bonnes. Les mots coulent comme l’eau froide le long de mon dos : « Cette nuit…retrouvé par les surveillants…SAMU… réanimation… décédé à l’hôpital »

Nous nous mettons d’accord sur la façon d’en informer l’équipe, je dis ce qu’il faut dire mais j’ai envie d’être seule. Dans l’office où je comptais prendre un café avant ma réunion de 8h30, une question me torture: qu’est-ce que j’ai manqué ? Y a-t-il des signes que je n’ai pas vu ? Je déroule le fil de nos derniers entretiens en quête d’indices. Aurais-je pu savoir que c’était pour cette nuit ? Ai- je bien évalué les facteurs de risque, l’urgence, la dangerosité, comme on me l’a appris à la fac ?

Je savais que Monsieur B luttait contre des moments d’angoisse terribles depuis le début de son incarcération. Ces dernières semaines, il avait dialectisé cela et me parlait d’un choix à faire : allait-il se remobiliser et vivre pour défendre sa vérité, ou abandonner le combat et se supprimer ? Sa vérité, pour étrange qu’elle puisse paraître, était à la fois ce qui lui permettait de supporter l’insupportable des faits et ce qui, parce qu’elle n’était pas reconnue, le torturait.  Il y avait un danger bien sûr dans cette nouvelle position, mais aussi un espoir de mouvement qui pouvait, je l’espérais, l’arracher enfin aux limbes. En attendant que s’impose à lui l’impossible décision, il ne se départissait ni de son vieux pull en laine ni de son sourire poli. Avec sa présence flottante, il semblait n’être jamais tout à fait là.

Il échangeait volontiers avec moi et m’écoutait attentivement mais il devait d’abord « choisir » me disait-il, « une bonne fois pour toutes », quand je lui proposais de faire le pari de la vie, le seul qu’on puisse faire plusieurs fois. Mais à ce choix qu’il se plaignait de ne pas réussir à faire, je n’étais pas conviée. Quant à la date et l’heure, il ne m’en a évidemment rien dit. Je regrette autant que je maudis ce temps où les ouvrages de psychiatrie rendaient la réalité si simple.

Je réalise que ce n’est pas seulement mon patient qui est mort, mais avant tout un jeune homme. Un jeune homme avec ses souvenirs, ses goûts et ses secrets… Ce qui a été mon échec fut peut-être sa liberté. J’ai su par la suite qu’à sa sœur il en avait dit davantage, peut-être parce qu’elle avait déjà accepté qu’il ne puisse plus vivre. Si je dois verser quelques larmes, ce n’est pas sur mon impuissance mais plutôt sur cette vie interrompue. J’en connais quelques bribes, qu’il m’a livrées au cours de cette année d’entretiens quasi hebdomadaires. Voilà ma légitimité à être émue.

J’arriverai à ma réunion en retard et les yeux rougis, tant pis. Une fois que la mort est là, nous sommes nus et sans blouse.

Vivre n’est pas ne pas mourir. Le suicide en prison

Lorsqu’on parle de suicide, on énumère souvent des chiffres et cet article, dans une certaine mesure, ne dérogera pas à la règle. S’ils ont l’avantage de permettre une approche rationnelle d’un phénomène, des comparaisons, des statistiques, gardons en tête que ces chiffres ne sont pas abstraits. Derrière eux se cachent des réalités, en l’occurrence des vies humaines.

Le taux de suicide en détention est environ sept fois plus élevé qu’en liberté. Sur la période 2005-2010, il atteignait 18,5%oo ( 18,5 pour 10 000), alors que dans la population générale, il était de 2,7%oo chez les hommes de 15 à 59 ans, ce groupe étant pris comme référence car plus proche de la structure par sexe et âge de la population carcérale.

Il y a donc là une différence considérable qui interroge sur ses causes. Pourquoi se suicide-t-on davantage en prison ? Question fondamentale si l’on veut pouvoir mettre en place des actions de prévention efficace.

Géraldine Duthé (Institut national d’études démographiques), Angélique Hazard et Annie Kensey (Direction de l’administration pénitentiaire) ont mené une étude portant sur 377 suicides survenus entre le 1er janvier 2006 et le 15 juillet 2009 et ont identifié certaines facteurs favorisants :

– la détention provisoire : Le risque de suicide est deux fois plus élevé pour les personnes en détention provisoire, c’est à dire les personnes en attente de leur jugement. Elles sont particulièrement confrontées au choc de l’incarcération et à l’incertitude sur leur sort, cette période pouvant durer plusieurs années.

– le placement en quartier disciplinaire : Les périodes de placement en cellule disciplinaire se caractérisent par un risque considérablement accru de suicide, 15 fois supérieur à celui observé en cellule ordinaire. Même si ce placement est généralement d’une durée très courte (moins de 1 % du temps total observé en détention), il engendre une très forte vulnérabilité liée à l’isolement.

– la perte du lien social : Le risque de suicide est plus élevé chez un détenu qui n’a reçu aucune visite récente (2,5 fois plus élevé que chez ceux ayant reçu au moins une visite d’un proche)

– la gravité des faits reprochés : le taux de suicide est plus élevé parmi les personnes écrouées à la suite d’un meurtre (48%oo), d’un viol (27%oo) ou d’une autre agression sexuelle (24%oo). Outre la lourdeur de la peine encourue ou prononcée, le remords ou encore, dans le cas de crimes fortement réprouvés par les autres détenus, l’ostracisme au sein de la prison contribuent à expliquer ce risque accru.

– les hospitalisations et les problèmes de santé mentale : le risque de suicide est plus élevé chez les personnes ayant été hospitalisées que chez les autres (1,7 contre 1). Dans les données exploitées, les motifs d’hospitalisations n’étaient pas disponibles mais il est possible qu’une partie d’entre elles soient liées à des problèmes de santé mentale.

Bien qu’en effet les données sur les problèmes de santé mentale soient très limitées dans cette étude, il est probable que l’existence d’un trouble psychiatrique soit associé à un risque plus grand de suicide en détention, comme il l’est d’ailleurs à l’extérieur. Selon l’INSERM, en milieu libre, un trouble psychique est associé à 90 % des suicides. Le lien entre dépression, surtout si elle est non traitée, et suicide est établi avec un risque relatif de 4 à 5 (une personne souffrant de dépression a 4 à 5 fois plus de risque de mourir par suicide qu’une personne non dépressive). Ainsi, le taux de suicide élevé en prison pourrait s’expliquer tout simplement par une plus grande prévalence des pathologies psychiatriques par rapport à la population générale. Il y a plus de personnes souffrant de troubles psychiatriques en prison, les personnes souffrant de troubles psychiatriques se suicident davantage donc il y a plus de suicides en prison qu’à l’extérieur. Syllogisme qui ne doit pas nous empêcher d’aller plus loin…

En milieu libre, les pathologies psychiatriques sont le facteur de risque numéro un (on parle de facteurs de risque primaire) et les facteurs environnementaux sont des facteurs de risque secondaires, avec une valeur prédictive moindre, bien qu’évidemment plusieurs facteurs puissent s’associer. Or, ce qui interpelle dans l’étude effectuée par Duthé, Hazard et Kensey, c’est que la pathologie psychiatrique n’est pas le facteur qui fait augmenter le plus le risque de suicide.

Ainsi l’arrivée en détention, l’isolement, le regret et la culpabilité peuvent engendrer une souffrance et une crise psychique telles qu’on en meurt, même sans vulnérabilité ou pathologie sous-jacente. Combien de personnes nous disent d’ailleurs, qu’elles n’ont jamais, au grand jamais, eu d’idées suicidaires avant d’être incarcérées !

Face à ce fléau, le Ministère de la Justice a réagi en juin 2009 en déployant un plan national de prévention et de lutte contre le suicide en prison. Des mesures spécifiques concernant les détenus en crise suicidaire (placement dans des cellules dites « de protection d’urgence », avec dotation de pyjamas déchirables et de couvertures indéchirables), multiplication des rondes de nuit pour les personnes considérées à risque, mise en place de « codétenus de soutien » ou encore lutte contre le sentiment d’isolement au quartier disciplinaire ont notamment été institués dans de nombreux établissements.

Ce plan d’actions a eu des effets notables : le taux de mortalité par suicide en détention a baissé de  4 points (de 18,4 à 14,3%oo) de 2009 à 2017, et de 3 points entre 2016 et 2017 (passant de 17,3 en 2016 à 14,3%oo en 2017).Malheureusement, il est remonté à nouveau à 16 %oo en 2018. La France reste toujours à la traîne parmi ses voisins européens, tandis que des critiques s’élèvent concernant les mesures de prévention mises en place, des remèdes qui peuvent s’avérer pire que le mal.

Adeline Hazan, l’actuelle Contrôleure général des lieux de privation de liberté (CGLP), les a d’ailleurs dénoncé : «Il y a un effet pervers intrinsèque à la surveillance de nuit, par exemple, qui veut que l’on réveille quatre à cinq fois par nuit ces hommes. » Mesure délétère donc tant les effets néfastes de la privation de sommeil sont bien connus, mais aussi peu efficace car des rondes, même rapprochées de 2 heures, laissent toujours amplement le temps aux malheureux de se pendre. Quant aux cellules de protection d’urgence, dites C-Pro-U, «on ne peut pas décemment laisser une personne plus de quarante-huit heures dans ces cellules sinon il deviendrait fou! » s’indigne Bruno Lucchini, membre du syndicat CGT-Pénitentiaires. Et que dire des pyjamas en papier qui se déchirent au moindre mouvement, dont les personnes qui ont été amenées à en porter disent souvent qu’elles l’ont vécu comme une humiliation et une déshumanisation supplémentaires.

Cette prévention finalement, vise à contraindre la personne à ne pas passer à l’acte plutôt qu’à faire en sorte qu’elle ait à nouveau envie de vivre. Comme le souligne Jean-Marie Delarue, contrôleur général des lieux de privation de liberté de 2008 à 2014, « la pénitentiaire pèche par défaut en ne s’interrogeant pas sur les causes du suicide en détention. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas pourquoi les gens se suicident, mais comment, dans le but d’empêcher l’acte.» « On est, sur cette question en particulier, face à un grand paradoxe de la pénitentiaire : d’un côté, il n’y a pas de dossier mieux documenté que le suicide en détention – les morts sont recensées, analysées, si bien que l’on connaît les lieux, les jours ou encore les catégories d’infracteurs les plus à risques, etc. Et en même temps, l’institution fait preuve d’une grande inaptitude à interroger le pourquoi du passage à l’acte. On est devant une espèce de constat de faillite : en éludant la question, la pénitentiaire se condamne elle-même à une certaine forme d’impuissance. C’est aussi une sorte de refus de lucidité. »

Comme le souligne Philippe Carrière, psychiatre ayant participé au premier groupe de travail mixte Santé/Justice sur la prévention du suicide, « on fait une tentative de suicide quand on a perdu ce fil qui nous relie à la vie et à la société.  Il ne faut pas perdre de vue que c’est le contact humain qui permet d’éviter le suicide. Et c’est donc l’abandon du contact humain qui pousse au suicide. » Les témoignages des personnes ayant fait l’expérience du quartier disciplinaire sont à cet égard éloquents : beaucoup décrivent la sensation insupportable d’être enfermé dans un tombeau, et malgré qu’ils connaissent la durée de leur séjour, le sentiment d’avoir été jeté là pour y être oublié et y mourir.

Voilà qui trace des pistes pour une prévention du suicide plus digne, plus humaine, et surtout… plus efficace.

D’une solitude l’autre

En ce moment, certains découvrent la solitude, d’autres la promiscuité. Certains aimeraient rejoindre un proche absent et d’autres rêvent peut-être déjà de prendre le large. Il y a ceux qui ont envie de parler et ceux qui ont besoin de silence. Il y en a qui s’occupent et d’autres qui tournent en rond.

Voilà qui me rappelle un univers que je connais bien…

En maison d’arrêt, les détenus passent 22h par jour en cellule, partageant ce temps et cet espace avec un voire deux inconnus. Cette cohabitation forcée est diversement appréciée.

Ainsi Monsieur B et son  co-cellulaire se sont trouvés des points communs. Les heures défilent grâce à leurs discussions et les silences ne sont pas pesants. ils se soutiennent tant sur le plan moral que matériel, se fournissent mutuellement café et cigarettes et se mettent à peu près d’accord sur le programme télé. A deux, ils se cotisent pour le frigo.

Mais cette routine est un sursis et peut prendre fin à tout moment, au gré des remises en liberté et des nouvelles incarcérations, dans une kafkaïenne gestion de la surpopulation carcérale. Un beau matin, un surveillant ouvre la porte et annonce un changement de cellule auquel il faut bien se plier.

Monsieur B doit ramasser ses fringues, faire son paquetage comme on dit, surtout ne pas oublier ses clopes.

Dans la nouvelle cellule, le dernier venu n’est pas accueilli à bras ouverts. Les deux occupants parlent entre eux une langue étrangère et lui désignent le matelas par terre. Il lui reste le choix de décider s’il posera sa tête du côté des pieds de son compagnon ou du côté des chiottes. Il aura le temps de changer d’avis car la nuit il ne dort pas, les deux autres refusent d’éteindre la télé avant 3 ou 4 heures du matin. Il se sent si seul à côté de ceux avec qui il ne partage rien que parfois, il se demande s’il existe encore.

Dans un sursaut d’identité, un jour après la promenade, il refuse de réintégrer sa cellule. C’est le mitard pour cinq jours mais ensuite Monsieur B obtient une nouvelle affectation.

Son nouveau « co » est un petit jeune au teint pâle qui le regarde d’un air inquiet. Une fois rassuré, en revanche, il est intarissable : sa mère, sa copine qui ne vient plus au parloir, son procès qui approche, il a déjà fait des conneries mais là ce sont les assises tout de même… Il déverse ses inquiétudes et Monsieur B se sent submergé. Ce flot de paroles l’envahit, il ne s’entend plus penser. Le petit jeune ne sort plus en promenade depuis qu’il s’y est fait bousculer. Il est là tout le temps. Monsieur B aimerait se retrouver mais c’est impossible avec cet autre qui s’interpose sans cesse entre lui et lui-même. Il est penché par-dessus son épaule quand Monsieur B essaie d’écrire à sa femme. Il se réveille la nuit quand Monsieur B espérait avoir un instant de répit pour chialer un bon coup. Il lui demande si ça va et Monsieur B trouve ça insupportable.

Monsieur B en parle à son premier et regretté compagnon lorsqu’il en a l’occasion furtive. Depuis que son procès a eu lieu, celui-ci est seul dans une cellule du centre de détention. Il ne supporte pas. Ou plutôt, seul avec lui-même, il s’insupporte. Il aimerait qu’on le distrait de ses pensées et de ses regrets, ces voisins sans gêne qui s’invitent et qu’il ne peut mettre à la porte.

Toujours seul, jamais seul ? Cette humaine condition nous accompagne, de cellule en cellule, dans l’isolement comme dans la multitude.

Corona ou pas

Certaines personnes me demandent si je travaille toujours. A mon grand soulagement, oui. Parce que j’ai la chance de sortir de chez moi tous les matins et de profiter du printemps tout en pédalant sur des routes quasi désertes. Mais surtout parce que malheureusement, les autres pathologies ne s’arrêtent pas pendant l’épidémie de coronavirus. Nos patients psychiatriques continuent d’avoir besoin de nous. En ville, à l’hôpital et en prison.

Dans notre service, tout l’enjeu est de maintenir les soins pour les patients les plus fragiles et les urgences, et d’annuler les consultations des patients bien stabilisés pour minimiser les contacts sociaux et ainsi limiter la transmission. Car nous le savons, le risque ici, c’est nous. Nous qui, une fois n’est pas coutume, serons les loups dans la bergerie. Certaines personnes détenues l’ont bien compris et nous évitent. Ma collègue médecin généraliste notait que , malgré le maintien de toutes ses consultations pour l’instant, les demandes se faisaient plus rares, par peur pensait-elle, de venir voir des personnes venant de l’extérieur.

Selon les épidémiologistes, du fait du confinement inhérent aux prisons, le pic épidémique devrait y arriver avec deux semaines de retard. C’est un temps que nous devons mettre à profit pour nous organiser, car en revanche, la promiscuité promet une contagion rapide.

Heureusement, de notre fonctionnement habituel nous avons aussi sauvegardé ce qui à mon sens est une des forces de la psychiatrie : notre capacité à réfléchir ensemble, chacun de puis sa place mais faisant partie de la même équipe. Nous avons donc gardé nos sacro-saintes réunions que nos collègues d’autres disciplines, nous envient en se cachant derrière leurs plaisanteries moqueuses (en petit comité et en respectant les distances de sécurité bien entendu)

Ainsi chaque jour, une cellule de crise suit l’évolution des directives de notre hôpital de rattachement et fait remonter les questionnements spécifiques à notre exercice en milieu pénitentiaire, parfois un peu oubliés.

L’UCSA (service ambulatoire de médecine générale) et l’administration pénitentiaire travaillent à la mise en place d’une zone d’hébergement pénitentiaire pour accueillir les détenus infectés, et en collaboration avec eux, nous réfléchissons à la façon dont nous y interviendrons pour les soins psychiatriques qui seraient nécessaires. Nous nous préparons à remplacer nos collègues qui ne pourraient plus travailler, en espérant ne pas devoir abandonner totalement nos patients.

Pour l’instant tout est calme et le Ministère de la Justice, probablement instruit par les émeutes survenues dans les prisons italiennes, a pris des mesures humanistes et de bon sens pour que cela le reste. Ainsi, pour pallier à la suppression des visites familiales, un crédit de téléphone a été attribué à chaque détenu.

Pour l’instant donc tout est calme, mais ce calme nous laisse inquiets, attendant la tempête. Il est à craindre que cette situation n’entraîne, outre les problèmes sanitaires liés au virus lui-même, de vraies décompensations psychiatriques liées au stress et au relâchement des soins. Mais aussi de nombreuses réactions plus ou moins rationnelles, à l’image de celles observées chez nos concitoyens à l’extérieur.

Enfin, notre inquiétude va aussi à ceux de nos patients devant sortir de détention dans les prochains jours ou semaines. Certains n’ont plus d’hébergement du fait de la fermeture des structures qui devaient les accueillir. Les associations d’aide aux plus précaires ont drastiquement réduit leurs interventions. Quant aux CMP (centres médico-psychologiques, dédiés aux soins psychiatrique en ville), ils reportent eux aussi leurs rendez-vous.

Il nous faut alerter sur le risque de laisser la population précaire exposée à bien des dangers. Il y bien sur le virus, qui représente un danger tant sur le plan individuel, les personnes sans abri étant souvent en mauvais état général et plus à risque de faire de formes graves, que sur le plan collectif. Nous n’avons pas intérêt à ce que subsiste, lorsque les mesures de confinement seront levées, dans les squats, échappant à tous les radars, une circulation du virus. Mais il y aussi la pauvreté et le manques de soins, qui créeront immanquablement des dommages collatéraux.

Espérons que les propositions entendues ici et là de réquisitionner les hôtels désertés pour accueillir les personnes sans abri trouvent un écho favorable, témoignant ainsi que cette période troublée peut aussi être celle d’une solidarité qui n’oublie personne.

Pour aller plus loin, je vous invite à lire :

Se souvenir de l’asile

J’attends d’une formation de nouvelles connaissances mais aussi d’être interrogée, bousculée. La première session parisienne du DIU Santé mentale dans la communauté auquel je me suis inscrite cette année, remplit toutes ces promesses ! Le travail à la fois patrimonial et artistique du LAB-AH (laboratoire d’accueil et d’hospitalité du GHU Psychiatrie et Neurosciences Paris), pour conserver « la mémoire du quotidien » de l’hôpital de Perray-Vaucluse lors de son déménagement m’a particulièrement touché.

Bon nombre d’hôpitaux psychiatriques, à commencer par celui où j’exerce occupent encore les mêmes lieux que les anciens asiles. Les personnes âgées de la région les identifient toujours par leur ancien nom, souvent utilisé comme un nom commun pour signifier la folie ou pour menacer les enfants turbulents d’un enfermement.

Lorsqu’on les visite, les éléments anachroniques ne manquent pas. On y voit la chapelle, souvent placée au coeur de l’établissement pour espérer sauver par la prière les âmes égarées dans les limbes, des grands bâtiments où l’on retrouve parfois des inscriptions témoignant de la séparation des hommes et des femmes, la demeure du médecin-chef généralement placée à l’entrée pour évaluer les admissions, la cour d’honneur avec sa statue ou sa fontaine et autour de laquelle s’organisent les bâtiments administratifs… On peut se promener dans un parc arboré qui de nos jours, peine à être entretenu, et dans lequel les herbes sont folles elles aussi.

Ces asiles, crées dans chaque département par la loi de 1838 mais parfois plus anciens encore, sont peu à peu rénovés ou abandonnés pour des hôpitaux modernes, proposant des conditions d’hospitalisation plus dignes aux patients et mieux intégrés dans la ville. Vides, ils n’en demeurent pas moins pleins des histoires des personnes qui y ont parfois passé leur vie. Il est important d’en garder, ou plutôt d’en retrouver la trace. Car si la plupart des services, dans tous les hôpitaux de France, portent les noms des grands psychiatres ayant fait l’histoire de la discipline (Pinel, Esquirol, De Clérembeault, Delay…), les patients constituent une population anonyme et anonymisée.

Cet effacement n’est pas lié qu’au passage du temps mais aussi et surtout au caractère déshumanisant de l’asile. Dès l’admission prononcée et le seuil franchi, le malade se voyait retirer toutes ses possessions et remettre une tenue réglementaire : plus rien ne lui appartenait. Ses effets personnels étaient stockés dans un vestiaire dans l’éventualité assez incertaine d’une sortie. Le LAB-AH a ainsi retrouvé à l’hôpital de des vêtements et objets entassés pour certains depuis 1940. Assemblage hétéroclite, fragments de vie sans valeur marchande, souvenirs qui ne comptent plus et qu’on a oublié là. Qui se souvient alors qu’au-delà de leur maladie, ces personnes avaient des aspirations, des rires, des peines et des colères ?

Les dossiers médicaux aussi restent muets. Les petites choses s’effacent derrière les grands mots, la personnalité est balayées par la description de la maladie et des symptômes.

Et même dans la mort, leur statut d’individu ne leur est pas restitué. En l’absence de famille, personne ne se soucie d’apposer un nom sur leur pierre tombale. On trouve ainsi à l’hôpital de Perray Vaucluse un cimetière qui encombre les autorités. L’hôpital maintenant abandonné, il se retrouve au coeur d’une zone de réhabilitation. Va-t-on cette fois trouver une solution digne pour ces dépouilles anonymes ?

Rendre visibles ces patients et patientes des asiles, s’intéresser à ce qu’ils furent, qui ils aimèrent, ce qu’ils pensèrent de leur condition, comment ils vécurent leur internement, c’est leur rendre leur place au sein de notre société et de notre histoire. Place dont les représentations associées à la maladie mentale les ont privées. C’est un devoir de mémoire. C’est aussi un travail tourné vers l’avenir, pour dire aux malades d’aujourd’hui et de demain que nous souhaitons oeuvrer pour l’inclusion et le respect.

Pour en savoir plus sur le LAB-AH

Et son travail à Perray Vaucluse

Obligation de soins, obligation ou soins ?

Depuis l’affaire « Me Too », les réflexions sur la notion de consentement se multiplient. On réaffirme haut et fort, avec raison, qu’il est la condition sine qua non d’un relation sexuelle. Sans l’accord du ou de la partenaire, il n’est plus question de relation, ni même de sexe, mais de violence et d’agression. Les gestes peuvent être les mêmes, tout le sens et le ressenti en sont changés.

Se pourrait-il qu’il en soit de même pour les soins psychiatriques ? Autrement dit, quand on oblige à des soins, est-ce encore du soin ?

La comparaison est évidemment provocante. Mais il est curieux de constater que, alors que la liberté est un concept fondateur de nos sociétés modernes, que le consentement est au coeur de notre vision des rapports, notamment sexuels, entre individus, la démarche inverse s’opère pour les soins psychiatriques à la population pénale.

En effet, le champ des soins sur décision judiciaire s’est élargi. L’obligation de soins, créée par l’ordonnance du 23 décembre 1958, ne requiert aucun avis médical. Ainsi, et c’est le premier point paradoxal, on peut être obligé à se soigner sans qu’il ne soit établi que l’on souffre d’une pathologie quelconque. En 1998 a été créée l’injonction de soins. Elle présente l’intérêt de nécessiter une expertise psychiatrique préalable mais elle peut s’appliquer sur une durée bien plus longue (20 ans pour un crime, à vie pour une surveillance de sûreté). Son domaine d’application s’est peu à peu accru : initialement cantonnée au suivi socio-judiciaire, elle est à présent possible dans les cas de surveillance judiciaire (2005) , libération conditionnelle, mesure de sûreté (2007), contrainte pénale (2014). Les infractions concernées sont elles aussi de plus en plus nombreuses : pensée pour les infractions à caractère sexuel, l’injonction de soins s’étend depuis 2007 aux atteintes aux biens et aux personnes et depuis 2008 aux violences conjugales et familiales.

Notons que la psychiatrie peut elle aussi être à l’initiative de soins sous la contrainte, mais elle s’est plus modestement (et de façon plus réaliste?) cantonnée aux moments de décompensation aigüe d’une pathologie avérée. Ce sont les hospitalisations sans consentement prévues par la loi sur rédaction de certificats médicaux lorsque le patient se met en danger ou met en danger les autres de façon imminente et qu’il n’a plus ses capacités de discernement.

Alors que sans l’accord du sujet le corps est considéré intouchable, car il est le bastion du soi et de l’intimité, la psyché pourrait, elle, être légitimement mise à nu ? Est-ce seulement possible ?

L’esprit a cet avantage indéniable sur le corps qu’il peut facilement se protéger de l’intrusion par le silence. Rappelons, à toutes fins utiles, que le psychiatre ne lit pas dans les pensées. Des réponses laconiques « ça va très bien » « c’est derrière moi tout ça » sont autant de murs derrière lesquels s’abriter. Dans sa forteresse, le sujet affirme son irréductible liberté. Le juge n’a finalement contraint le condamné qu’à venir poser ses fesses dans le cabinet du psychiatre. Et vous vous doutez bien qu’un psychiatre ne fait pas grand-chose d’une paire de fesses…

C’est un comble, c’est parfois même le médecin qui se sent contraint ! Lui s’est engagé, comme auprès de chacun de ses patients, à « d’abord ne pas nuire ». La moindre des choses sera donc de ne pas participer à sa réincarcération, ce qui peut être le cas si le médecin suspend les rendez-vous et que le condamné ne retrouve pas rapidement un autre thérapeute, même s’il n’a pas commis de nouvelle infraction.

Et puis, avec cette mesure, le juge lie intimement soin et prévention de la récidive. Cela signifierait que la commission de l’infraction est forcément en lien avec une pathologie psychiatrique, et que cette pathologie peut être prise en charge efficacement même sans la participation de la personne concernée. Tout cela ne va pas de soi, nous l’avons vu. Pourtant, en supposant au médecin un pouvoir qu’il n’a pas sur la prévention de la récidive, le juge voudrait lui conférer un rôle d’auxiliaire de justice. Ne voudrait-il pas aussi partager aussi une forme de responsabilité ? Si le médecin affirme que les soins ne sont pas nécessaires, ne lui en fera-t-on pas le reproche, si le patient commet une nouvelle infraction ? Peu de médecins, en tout cas, s’y risquent.

Patients et psychiatres sont-ils donc condamnés à perdre leur temps avec les obligations de soins ?

Pas toujours. La stigmatisation de la maladie psychiatrique ou le déni peuvent empêcher quelqu’un d’aller vers le soin et l’obligation peut alors être une justification bienvenue, pour lui-même mais aussi vis-à-vis des autres.

Et parfois, ne s’attendant à rien d’autre qu’à accomplir sa peine, il arrive que la personne condamnée se laisse surprendre. Une porte s’entr’ouvre et ce n’est pas parce que le psychiatre l’enfonce d’un coup d’épaule. Il a su montrer au contraire son absence de désir de faire exister l’obligation, en même temps que sa disponibilité. Il a su faire entendre l’attention derrière les questions, l’absence de jugement dans son silence. Il a invité le patient à faire avec lui un pas de côté par rapport à la contrainte. Et le patient peut alors, non pas céder, mais consentir. Mieux que consentir, s’en emparer.

Entre ces deux personnes qui se retrouvent là sans avoir rien demandé ni l’une ni l’autre, il y a donc bien un espace de possibles… à condition que le psychiatre rende sa liberté au patient en lui disant qu’il peut ne rien se passer.